(Chapitre 4.6.2. de La véritable histoire du tournage de « Sierra de Teruel »)
De retour de Paris, un violent bombardement a eu lieu sur le port et la vieille ville le lundi soir, faisant des victimes[i]. Les jours suivants sont marqués par des alertes constantes, ce qui pousse Malraux et Aub à décider de filmer de nuit. Le mercredi, à 20 heures, ils attendent anxieusement aux studios Orphea l’arrivée de la camionnette transportant les figurants d’El Prat de Llobregat. Dans l’un des studios, un décor austère a été aménagé pour simuler la salle du conseil municipal de l’un des villages où les deux aviateurs se rendront pour demander des voitures afin d’éclairer le décollage nocturne. Sont également présents Berenguer et Piquer, et surtout, ce qui est le plus difficile : ils attendent que Mantilla amène dans la camionnette les deux acteurs de la séquence : José Santpere (Commandant Peña) et Julio Peña (Attignies).
Celui qui joue Le Responsable est un homme d’une soixantaine d’années, avec une attitude réticente. Les uniformes l’intimident. Le commandant lui explique la situation[ii] :
PEÑA : Nous devons partir pour le front ce soir et je n’ai pas de phares… Je n’ai pas de voitures, le Ministère n’a pas de voitures… Et toi, tu as des voitures.
Une précarité qui rehausse l’héroïsme de l’opération. Le Responsable s’approche de l’officier :
LE RESPONSABLE : Trois voitures et deux camionnettes. Et il m’en faudrait au moins douze…
PEÑA : C’est une question de vie ou de mort pour les camarades qui se battent là-haut.
Le villageois se montre réticent, invoquant la règle selon laquelle seules les voitures conduites par les chauffeurs du village sont autorisées. C’est alors qu’Attignies intervient. La phrase était initialement prévue pour José Santpere (Commandant Peña), mais pour donner de l’importance à la présence du jeune acteur, après l’avoir perdu de vue pendant quelques jours, on la lui a attribuée.
ATTIGNIES : Nos mécaniciens conduiront les voitures. Vos chauffeurs pourront ronfler à l’intérieur.
Puis, voyant l’expression de doute du Responsable, il poursuit avec une suggestion que son commandant rejettera catégoriquement :
ATTIGNIES : Peut-être pourrions-nous nous arranger avec quelques feux de joie.
PEÑA : Nous nous briserions la nuque contre les orangers…
Dans la tête de Malraux, l’environnement de Chiva, siège de l’escadrille fin 1936. Dans celle d’Aub, ses vacances dans le verger et à Viver.
La question reste ouverte, ce qui, pense-t-il, créera une tension appropriée chez le spectateur.
LE RESPONSABLE : On fera ce qu’on peut. Trois, je te les promets dès maintenant ; plus si possible. Nous devons assurer le ravitaillement. Regarde si tu peux t’arranger avec les autres villages.
Suivra ce qui a déjà été filmé avec Santpere seul dans le village suivant, et dernier.
La question du ravitaillement restera en suspens, ce qui donnera lieu à une anecdote très curieuse. Il fait nuit noire.
Aub s’assurera que Julio Peña est présent. Bien que la presse souligne la résistance acharnée en Catalogne, il ne semble pas que cela puisse freiner l’attaque rebelle. En Estrémadure, la République semble prendre l’initiative, mais ce n’est pas le cas ici. Et si l’acteur s’en doute, il se cachera et ne continuera pas à filmer, même pour peu de temps. Dans le journal, il lit les violentes attaques sur la côte nord de Barcelone[iii].
Le lendemain, pour la tranquillité de Malraux, Santpere et Peña se présentent au tournage. Pendant qu’ils répètent, l’un des frères Miró accroche par deux fois une affiche à la porte de l’une des maisons du Pueblo Español[iv]. Elle représentera l’entrepôt de ravitaillement annoncé par le Responsable intervenu la veille.

La caméra est située sur la Plaza de la Fuente. Sur la première prise de la porte, on verra le panneau Ayuntamiento (Mairie), tandis que sur la prise qu’ils tourneront plus tard avec un figurant qu’ils sont allés chercher, il sera inscrit : COMITÉ UGT CNT.
Rigueira et un acteur catalan secondaire sont descendus à la Plaza España[v] pour trouver un figurant à l’allure paysanne. Étant donné qu’il faisait nuit, ils n’ont pas pu faire appel aux collaborateurs habituels. Ils ont pris la voiture de l’aviation, avec laquelle ils tourneront quelques extérieurs dans les rues étroites du Pueblo Español.
Ils localisent rapidement un homme âgé, quelque peu ivre. Celui-ci, voyant la voiture et le pistolet que Rigueira porte à la ceinture, se méfie. En catalan, l’acteur lui explique qu’il s’agit d’un film, qu’il s’agit de quelques phrases, à peine cinq minutes, et qu’en échange, il pourra manger ce qu’il veut à la cantine et on lui remplira les poches de cigarettes. La méfiance persiste, mais quelques-uns de ses compagnons l’encouragent à suivre les cinéastes.
Ils arrivent à la porte du Pueblo Español, et la première chose que voit le pauvre homme est le panneau Campo nº 1, du SIM. Il a entendu trop d’histoires de personnes qui, après être montées dans une voiture, ont disparu à jamais. Il s’agrippe à la porte pour sauter, ce que Rigueira l’empêche de faire. Ils franchissent le grand portail à l’intérieur de la voiture et ne s’arrêtent qu’à la Plaza de la Fuente. La caméra et les projecteurs le rassurent un peu.
Pendant ce temps, Piquer a réussi à faire sortir trois gros morceaux de viande pour que des volontaires les fassent entrer par la porte du Comité UGT-CNT.
Instruit, avec un fort accent catalan, le figurant répond aux questions du commandant Peña :

PEÑA (depuis la voiture conduite par Attignies) : Qui sont-ils ?
LE PAYSAN (fumant une cigarette) : Les volontaires.
PEÑA : Volontaires de quoi ?
LE PAYSAN : Du ravitaillement.
PEÑA : Et les camionnettes ?
LE PAYSAN : Elles sont parties au terrain d’aviation pour aider.
Il s’éloigne tandis qu’Attignies démarre le moteur et commente :
ATTIGNIES : Pendant qu’il fume tranquillement.
Et ce fut le cas. Après lui avoir donné une omelette et deux verres de vin, ainsi que trois paquets de cigarettes, l’homme, désormais plus calme, s’en va, descendant la montagne à pied.
Ils l’ignorent, mais ce sera la dernière séquence complète (à peine une minute de pellicule) qu’ils tourneront en Espagne.
EN SAVOIR + : Rodando en el Pueblo Español (esp.)
NOTES:
[i] ALBERTÍ (2004) : 332 [ii] MALRAUX, André (1968) : 101. [iii] https://www.visorhistoria.com/los-bulos-de-1937/ [iv] Il s’agit de la Casa de los Cerdán, reproduction d’une maison de Murcie, située dans la rue Levante. DOMENECH Juan (1998). El Pueblo Español. Autoédité. Page 69. [v] Ce qui suit est basé sur : MARION (1970) 76 et ss. 4.6.3.

