Festival de Cannes: Le film tourné sous les bombes de la guerre d’Espagne pour combattre le fascisme que les nazis voulurent faire disparaître
Le Festival de Cannes présente la version restaurée de Sierra de Teruel, réalisée par l’intellectuel et militant André Malraux sur un scénario de Max Aub.
Javier Zurro
Cannes – 20 mai 2026
Sierra de Teruel, un film tourné sous les bombes pour alerter l’Europe face au fascisme
À l’occasion du Festival de Cannes 2026, une nouvelle restauration de Sierra de Teruel a été présentée au public français. Cet événement constitue bien davantage qu’une simple redécouverte cinématographique : il remet en lumière l’un des témoignages les plus singuliers de l’engagement intellectuel contre le fascisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Lorsque André Malraux rejoint l’Espagne républicaine pendant la guerre civile, il est convaincu que le conflit espagnol dépasse largement les frontières de la péninsule. Pour lui, l’avenir politique de l’Europe s’y joue déjà. De cette conviction naît d’abord son roman L’Espoir, puis, en 1938, le projet de porter cette expérience à l’écran.
Tourné en Catalogne alors que les bombardements franquistes frappent quotidiennement les villes républicaines, Sierra de Teruel n’est pas conçu comme une simple œuvre de fiction. Malraux entend faire du cinéma un instrument d’action politique capable d’éveiller les consciences européennes face à la progression du fascisme. Le scénario est élaboré avec l’écrivain Max Aub, autre grande figure de l’exil républicain.
L’histoire du film est pourtant indissociable de celle de son effacement. La défaite de la République espagnole, suivie des bouleversements de la guerre mondiale, condamne pratiquement l’œuvre à l’oubli. En septembre 1939, les autorités françaises en interdisent la diffusion afin de ne pas compromettre leurs relations avec le régime franquiste. Quelques années plus tard, les autorités allemandes ordonnent la destruction des copies existantes.
Que le film ait survécu relève presque du miracle.
Une œuvre retrouvée
Selon Antoni Cisteró, écrivain et chercheur qui consacre depuis plusieurs décennies ses travaux à Sierra de Teruel, deux copies distinctes auraient échappé à la disparition.
L’une d’elles, une « lavande » — un positif intermédiaire réalisé à partir du négatif original — aurait été dissimulée dans les boîtes d’un autre film produit par Corniglion-Molinier, Drôle de drame. L’autre, plus précieuse encore, correspondrait à une copie conservée par l’entourage de Malraux lui-même.
L’histoire de cette dernière traverse une partie des réseaux intellectuels et de résistance de l’époque. Après plusieurs tentatives infructueuses pour l’envoyer hors d’Europe, notamment par l’intermédiaire de Max Aub, interné après son arrestation en France, le film finit par être confié à Varian Fry. Depuis Marseille, celui-ci organise alors le sauvetage de nombreux artistes et intellectuels menacés par le nazisme. Grâce à son intervention et à celle du consulat américain, une copie parvient finalement à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis.
C’est cette version, demeurée intacte, sans coupures ni modifications ultérieures, qui servira de base à la restauration espagnole des années 1990, puis à la restauration française présentée aujourd’hui.
Tourner un film au cœur de la guerre
Les conditions de production de Sierra de Teruel expliquent en grande partie sa singularité.
Le tournage se déroule principalement à Barcelone et à Tarragone, sous les bombardements. Les pénuries touchent tous les domaines : pellicule vierge, projecteurs, batteries, matériel de laboratoire, jusqu’aux produits de maquillage. Les coupures d’électricité rendent impossible le développement régulier des négatifs, qui doivent être expédiés en France avant d’être visionnés plusieurs semaines plus tard.
Pour Antoni Cisteró, cette réalité confère au film une valeur historique exceptionnelle. Elle illustre surtout l’attitude d’intellectuels qui refusèrent de demeurer de simples observateurs.
« Malraux et Max Aub n’ont pas seulement écrit sur leur temps ; ils ont agi dans la mesure de leurs possibilités. Malraux a risqué sa vie à plusieurs reprises. Leur engagement constitue aujourd’hui encore une réflexion essentielle sur la responsabilité de l’intellectuel face à l’histoire. »
Cette dimension distingue profondément Sierra de Teruel de nombreuses œuvres consacrées ultérieurement à la guerre d’Espagne. Le film ne se limite pas à représenter le conflit : il en est lui-même un produit direct.
Une actualité persistante
La présentation de cette restauration intervient dans un contexte européen marqué par la progression de mouvements nationalistes et d’extrême droite. Cette coïncidence n’a échappé ni aux organisateurs du Festival de Cannes ni aux descendants de Malraux.
Céline Malraux, arrière-petite-nièce de l’écrivain, voit dans cette redécouverte l’occasion de rappeler la portée universelle du film.
Selon elle, Sierra de Teruel demeure à la fois un document historique et une œuvre profondément contemporaine. Le film rappelle que la démocratie et la liberté ne sont jamais définitivement acquises et que leur défense exige un engagement constant.
Elle s’étonne également que l’œuvre reste relativement peu connue en Espagne même, alors qu’elle constitue un témoignage majeur de la guerre civile et de la mobilisation internationale en faveur de la République.
Une œuvre à replacer dans son contexte
Malgré son importance historique, Sierra de Teruel n’a jamais bénéficié d’une diffusion comparable à celle d’autres œuvres liées à la guerre d’Espagne. Interdit durant le franquisme, il ne fut projeté en Espagne qu’à partir de 1977.
Pour Antoni Cisteró, le film conserve aujourd’hui toute sa force, mais il nécessite d’être replacé dans son contexte historique pour être pleinement compris. C’est dans cet esprit qu’il a créé le site Visorhistoria, consacré à l’étude du contexte politique, culturel et militaire qui a entouré la réalisation de l’œuvre.
À ses yeux, Sierra de Teruel ne propose pas une théorie du combat contre le fascisme. Il met plutôt en évidence quelques valeurs fondamentales : le courage des combattants, la solidarité avec les populations civiles et la nécessité d’un soutien international face à une agression que les seuls moyens locaux ne pouvaient contenir.
Près de quatre-vingt-dix ans après son tournage, le film apparaît ainsi non seulement comme un document exceptionnel sur la guerre d’Espagne, mais aussi comme l’une des expressions les plus accomplies de l’engagement artistique et intellectuel face aux menaces qui pesaient alors sur l’Europe.