L’intrigue a commencé quand je vérifiai les notes du scénariste technique de Sierra de Teruel, Boris Peskine[i], dans lesquelles il indique qu’il est arrivé à Barcelone, et à l’hôtel : « Après le déjeuner, Malraux nous présente une journaliste russe, correspondante de la Pravda, Bola, et Max Aub, un écrivain espagnol d’origine allemande ».
Qui était Bola ? En tant que correspondant de la Pravda, Malraux avait fait la connaissance et l’amitié de Mikhaïl Koltsov pendant les premiers mois de la guerre, mais après le IIe Congrès International des écrivains pour la défense de la culture (Valence, Madrid, Barcelone, Paris), le journaliste serait appelé à Moscou et finirait par être éliminé en 1940, accusé de trotskyste, en partie pour son amitié avec Malraux[ii].
En examinant les participants russes au congrès précité dans l’excellent volume de Manuel Aznar, nous pouvons voir que Bola (Bolevslava Boleslavskaya) était également présente à l’événement, apparemment comme traductrice, comme le démontre la dédicace que je laisse[iii] : «Mon cœur est avec la jeunesse espagnole !, qui est si héroïque et si belle !» (Madrid, 8/VII71937)

Et voici un ami et grand expert en Malraux qui a publié sur son voyage en URSS [iv]. M. François de Saint-Chéron m’indique que dans l’œuvre de Malraux « Lazare », en plein processus de rêverie fiévreuse sur le traitement que recevait Malraux pour sa maladie du sommeil, déjà au crépuscule de sa vie, il écrit[v] : « Des images d’Espagne recommencent à tourbillonner dans les chansons et dans la défaite. J’ai revu à Madrid cette fille que j’aimais en Sibérie quand les lumières des usines soviétiques s’allumaient en bas des steppes comme l’espoir du monde ». C’est-à-dire que Malraux, avec une activité frénétique pendant le congrès de 1937, dans un Madrid où n’étaient ni Clara ni Josette, a repris contact avec une personne qui était peut-être — ce n’est qu’une hypothèse — la même traductrice que lors de son voyage en Russie. Mais où la relation a-t-elle commencé ?
En mai 1934, Malraux se rend en Russie avec son épouse Clara et en compagnie du couple Ehrembourg, où il est accueilli par Paul Nizan, qui était stationné à Moscou, et sa femme Henriette. Pendant tout le périple des visites, à Moscou et à Leningrad, puis en Sibérie, Malraux a bénéficié d’une collaboration efficace en tant que traductrice de Bolevslava, à laquelle l’écrivain accordait beaucoup d’attention. Le biographe Olivier Todd nous raconte[vi]: « Clara souhaite recoller les morceaux de son couple éclatant et éclaté. Andrés ne l’aide pas, qui s’intéresse de près à Boleslava Boleslavskaya, une jeune femme aux yeux gris, aux dents noircies et aux jambes superbes. Traductrice, interprète de Malraux, elle fait des rapports sur les camarades étrangers. Boleslava se prend plus d’amitié pour Henriette que pour Clara, qui surveille André. Ce dernier et Boleslava ont quelque mal à se retrouver en tête à tête »

A quel niveau était-ce tête à tête ?[vii] Le biographe poursuit : « À chaque étage des hôtels, siège devant une table une dejournaïa, responsable des clefs. Elle enregistre pour la police rencontres, heures de sortie et de rentrée des hôtes ». Pour les autorités soviétiques, il restait l’information de l’amitié étroite entre les deux.
Il y a aussi une autre preuve de la présence de «Bola» à Barcelone pendant la guerre d’Espagne, et plus précisément en contact avec Malraux, selon Olivier Todd[viii] : « Au Majestic, Malraux rencontre Théodore Dreiser, mammouth du roman américain. Encore une panne de courant : dîner aux bougies des deux écrivains, du poète Ernst Toller, de Louis Fisher, de Herbert Matthews et de Mlle Bolelavskaya arrivée de Moscou, comme journaliste de Pravda…. Boleslavskaya traduit l’anglais en français pour Malraux »
A la fin, et suivant le même biographe de Malraux, cette relation coûterai chère à Bola, qui suivra les traces de Koltsov. Il indique dans une note[ix] : « Elle disparaîtra ou sera fusillée entre 1939 et 1944, aussi parce qu’elle connut Malraux. À son arrestation, Babel demandera à sa femme de prévenir tout de suite Malraux. Témoignage de cette dernière dans le film-reportage de Chris Marker « Le tombeau d’Alexandre »[x].
Triste fin pour cette journaliste et traductrice que Janine Bouissounouse mentionne en disant qu’au cours du voyage en Russie[xi], « Malraux est escorté par une jolie interprète, Bola, sans doute agent du GPU »
NOTES:
[i] http://docplayer.fr/187080876-Notes-de-boris-peskine-a-propos-de-la-preparation-du-tournage-de-l-espoir-juin-juillet-1938.html
[ii] https://www.eldebate.com/historia/20211121/koltsov-corresponsal-pravda-guerra-civil-termino-purgado-stalin.html
[iii] AZNAR, Manuel (2018) Segundo Congreso Internacional de Escritores para la Defensa de la Cultura (Valencia-Madrid-Barcelona-París, 1937). Valencia, Inst. Alfons el Magnànim. Page 1144 pour la dédicacé de Boleslavskaya.
[iv] DE SAINT-CHÉRON, François, « Malraux en URSS. Notes oubliées », Viatica [En ligne], 9 |
[v] MALRAUX, André (1996). Lazare. Paris, Gallimard, col. Folio. Page 99
[vi] TODD, Olivier (2001) André Malraux, une vie. Parus, Gallimard. Page 173
[vii] MALRAUX, André (2007) Carnet d’URSS -1934. París. Dans la page 88 il écrit : Phrases type : Bola : « Ça vs plaît ou non ?”
[viii] TODD (2002): 284
[ix] NOTE 17 du chapitre 15. Page 635
[x] Le tombeau d’Alexandre (Chris Marker · 1993 · 120′).
[xi] BOUISSONOUSE, Janine (1977) La nuit d’Autun. Paris, Calman-Levy, page 83. Cité dans le prologue de Jean-Yves Tadié à: MALRAUX (2007): 19

