Au départ, il s’agissait d’une séquence facile à tourner. Le bureau de Peña avait été installé dans les studios Orphea, et c’est là que le commandant recevait le paysan qui prétendait connaître

l’emplacement d’un aérodrome rebelle.
Elle était précédée d’une introduction que l’on ne peut voir dans aucun des montages. Elle assurait la continuité avec la séquence dramatique XX, dans laquelle José, en tentant de franchir la ligne de front, est trahi par un tavernier qui assassine son compagnon Pío. Pour le dernier plan, le scénario indique que « José range le couteau dans sa poche et s’enfuit. La caméra le suit », mais cette fuite n’est pas non plus visible à l’écran.
En suivant le scénario et en le comparant au visionnage du film, il manque dans l’écran les cinq premiers plans, que nous citons ici, en les résumant et en les commentant (en italique) :
DÉCOR : Poste de miliciens. Poste de commandement. L’aérodrome et le bureau de Peña. (Seul ce dernier est visible à l’écran).
1.- Un poste de miliciens à un carrefour, avec trois miliciens. José arrive et ils l’arrêtent. Il commence à raconter son histoire.
(Dans le scénario publié (Era, 1968[i]), il est indiqué : On ne l’entend pas. Dans le manuscrit dactylographié (Fund. Max Aub[ii] e IVC), il est indiqué : JOSÉ : (expliquant) sans plus de détails.)
2.- Poste de commandement. Derrière une table, un responsable. Face à lui, José et deux miliciens de profil. Le responsable prend le téléphone tandis que José sort :
RESPONSABLE : Conduisez-le en voiture à l’aérodrome.
DISSOLUTION
Dans le script dactylographié, dans la colonne des interventions, il est précisé :
L’HISTOIRE CONTINUE SANS INTERRUPTION. FIN DE L’HISTOIRE.
(Nous ne savons pas si cela indiquait qu’il était prévu d’intercaler des plans de José racontant son histoire, mais le fait est que cette annotation n’apparaît ni dans Era (1968) ni dans aucun des scénarios publiés par la suite).
3.- Bureau de l’escadrille. Deux miliciens font entrer José par la porte qu’ils viennent d’ouvrir. (Texte identique dans le document dactylographié et dans Era (1968))
4.- La caméra dans le bureau de l’escadron. José entre avec un milicien qui le conduit à Peña…
MILICIEN : Camarade Peña, un paysan qui vient de Linás.
PEÑA : Très bien.
Le milicien sort.
(Si les premiers plans nécessitaient un décor différent, celui-ci, qui ne nécessitait qu’un seul figurant (le soldat qui accompagne José) en plus des deux acteurs (José Lado et José Santpere), se déroule déjà dans le bureau où se passe le reste de la séquence et que nous pouvons voir à l’écran. Cependant, soit il n’a pas été tourné, soit il s’agit d’un des fragments qui ont été endommagés et qui n’ont pas pu être montés par la suite, ni tournés à nouveau en France, étant donné que José Lado n’est pas parti en exil en 1939).
Et une dernière remarque curieuse concernant le cinquième plan omis et auquel se rapporte le commentaire précédent.
5.- José vu par Peña. À côté de lui, accrochée au mur, une outre à vin. José interroge du regard, prend l’outre et boit ; il s’essuie la bouche, raccroche l’outre.
(Une remarque supplémentaire, qui révèle une certaine difficulté dans la traduction des notes de Malraux vers le texte espagnol : dans le scénario dactylographié, le récipient pour le vin est indiqué comme une « calabaza » (calebasse), que Max Aub a corrigé à la main en « bota » (outre).
Dans le reste du scénario, les deux versions analysées correspondent parfaitement à ce qui est visible à l’écran.
Une dernière remarque sur cette séquence et la façon dont elle est nommée dans les différents scripts publiés. Il convient d’ajouter que celle qui la précède est une conversation entre González, deux autres militaires et le commandant Jiménez (qui n’apparaît pas dans le film car toutes ses séquences n’ont pas été intégrées au montage). Voyons cela schématiquement.
SCÉNARIO DACTYLOGRAPHIÉ : Jiménez : XXIIbis – Peña+José : XXIII
ÉDITORIAL ERA (1968) : Jiménez : XXIII Peña-José : XXIIIbis
L’Avant-scène cinéma[iii] (1968) : Jiménez : XXIII Peña/José : XXIIIbis
Archives de la Filmoteca[iv] (1989) : Jiménez : XXIIbis – Peña+José : XXIII
Gallimard (1996) (qui suit l’écran) : Jiménez XXIIbis – Peña/José : XXIII/XXIV
L’historien Thornberry[v] est d’accord avec ERA et Avant-scène cinéma : XXIII et XXIIIbis
De légères différences inexplicables. Pour compliquer encore un peu plus les choses, le scénario dactylographié lui-même indique, à la fin de son XXIIbis, dans une note ensuite rayée (ICV) par Max Aub :
NOTE : Pour cette séquence (celle de Jiménez) dont l’intérêt dramatique est limité, la vue de Linás avec les ruines et les incendies localisés est magnifique. (En donnant ensuite trois façons d’y parvenir).
C’est peut-être la difficulté à recréer les décors de Linás – destructions, incendies – qui a empêché le tournage de certains de ces plans et, malheureusement, ce n’était pas parce qu’ils n’étaient pas à portée de main.
En fin de compte, c’est un exemple supplémentaire de la précarité des moyens, du calendrier chaotique et des possibilités de montage limitées, qui transparaissent même dans les publications ultérieures du scénario, comme nous venons de le voir.
Voici la reconstruction réalisée par notre ami SERGIO ROMERO.

EN SAVOIR +: Passer les lignes.
NOTES :
[i] MALRAUX, André (1968) Sierra de Teruel. Mexico, Ed. Era. Page 77
[ii] André Malraux-Max Aub. Scénario Sierra de Teruel. AMA. Sing. C. 32-14 Page 59 et suivantes).
[iii] Sierrra de Teruel-Espoir. L’avant-scène cinéma. N. 385. Octobre 1989.
[iv] Sierra de Teruel, cinquante ans d’espoir. Archives de la Filmothèque. N° 3 Sept-Nov. 1989.
[v] THORNBERRY, Robert S. (1977) André Malraux et l’Espagne. Genève. Lib. Droz. P. 227
