Article paru dans le magazine EN MARCHA (Montevideo, 26.1.1968. Page 31)
Las Antimemorias de Malraux.
Les Mémoires d’André Malraux n’ont satisfait personne, même si tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il s’agit de l’un des livres les plus intéressants publiés récemment en Europe. La déception du lecteur ne vient pas de ce que dit le livre, mais de ce qu’il passe sous silence : on devine que les passages écartés ou differés sont bien plus riches et décisifs que ceux qui ont servi à élaborer ces six cents pages d’une

rhétorique superbe. « Ce livre constitue la première partie des Antimémoires, qui comprendront probablement quatre tomes et seront publiées dans leur intégralité après la mort de l’auteur. Les passages du volume dont la publication a été différée sont de nature « historique », prévient une note éditoriale. Les raisons de cette discrétion sont faciles à comprendre : il n’est pas très confortable, pour un ministre d’État français en exercice, de ressusciter son passé d’adjoint de Borodine pendant la Révolution chinoise, ou de chef de l’aviation républicaine espagnole pendant la guerre civile, sans se mettre dans une situation délicate ou sans créer de complications diplomatiques au gouvernement auquel il appartient.
De son étonnante carrière d’homme d’action, Malraux ne retient pour l’instant que les périodes —comme la lutte contre le nazisme—, sur lesquelles il peut s’étendre librement sans nuire au personnage officiel qu’il incarne aujourd’hui. Et même ainsi, ce regard rétrospectif fragmentaire prend, sauf en de rares occasions, davantage la forme d’une interrogation ou d’une réflexion que celle d’une évocation. « Que m’importe ce qui n’importe qu’à moi ? », s’exclame-t-il dans la brillante préface où il explique pourquoi il a intitulé son autobiographie Antimémoires. Il ne se propose pas, dit-il, de raconter sa vie à la manière des mémorialistes, mais d’explorer, à partir de certaines expériences personnelles, la signification du monde. « Car l’homme n’atteint jamais le fond de l’homme, ni ne retrouve son image à travers les connaissances qu’il acquiert : il trouve une image de lui-même dans les questions qu’il se pose ». L’homme des Antimémoires n’est pas le robuste aventurier nomade qui conspirait, à travers le monde, contre l’ordre social, et transposait dans des fictions nerveuses et admirables ses accommodements et ses frictions avec l’histoire ; c’est le penseur sédentaire, voué à des méditations esthétiques lucides, qui a écrit Les voix du silence, et le haut fonctionnaire qui, avec efficacité —et même génie—, s’occupe de la culture au sein d’un régime établi.
Le cas Malraux est l’un des plus fascinants de notre époque, non pas tant parce que ce personnage fut à la fois un créateur et un homme d’action —même si cela est déjà rare—, mais plutôt en raison de l’ampleur, de l’intensité et de l’éclat que ces deux phases antagonistes d’une même personnalité ont atteint simultanément, et sans se nuire l’une à l’autre. L’autre exemple contemporain est celui de T.H. Lawrence, mais même lui n’a pas un palmarès comparable à celui de l’auteur de La condition humaine. Explorateur de royaumes qui ont traversé les siècles, pionnier de l’aviation, combattant clandestin en Indochine, en Chine, en Espagne, responsable des pilotes de la République ; colonel de brigade pendant la Résistance ; prisonnier de la Gestapo, témoin de tortures, victime d’une simulation d’exécution ; orateur politique, ministre d’État et ambassadeur itinérant chargé de négociations diplomatiques complexes par de Gaulle : il est difficile d’imaginer un parcours de vie plus chargé d’expériences historiques décisives. Pratiquement tous les grands événements qui ont marqué l’Europe et l’Asie — révolutions, guerres mondiales — ont trouvé en Malraux un témoin ou un acteur d’exception. Comment a-t-il pu, tout en vivant son époque de manière aussi cruciale et active, développer une œuvre littéraire aussi significative ? Comment l’aventurier et le créateur se sont-ils conciliés, nourris ou déchirés en lui ? Les Mémoires n’éclaircissent en rien ces énigmes. Dans ces mémoires, l’homme qui raconte n’est pas, comme le lecteur s’y attendait, le témoin et l’acteur privilégié des grands bouleversements qui ont secoué le monde, ni l’écrivain qui a su les transposer en fictions mieux que quiconque parmi ses contemporains. Ce n’est qu’une voix, sans silhouette ni ombre, qui décrit, de manière impersonnelle, dans de longues phrases majestueuses remplies de poésie, des tempos, des paysages, des musées, des dirigeants, ou qui s’interroge, en contemplant des statues, forêts et déserts, sur le destin des civilisations disparues, le message mort des dieux et la vie des religions, ou encore qui reproduit —ou invente peut-être— ses dialogues historiques avec les grands de ce monde : Mao Tsé-Toung, Gandhi, de Gaulle.
Ce sont des pages qui, écrites par n’importe qui d’autre que Malraux, éblouiraient : la langue en est belle et impeccable, la pensée est audacieuse, la culture qu’elles révèlent immense et vivante. La philosophie politique qui s’en dégage est peu originale — un nihilisme nationaliste plutôt vague, la conviction que l’histoire est l’œuvre de certains géants solitaires, une admiration sans réserve pour les chefs éclairés et un mépris discret pour les masses, un volontarisme individualiste légèrement inquiétant —, mais elle ne cherche pas ni à faire du prosélytisme ni à s’imposer excessivement, disparaissant souvent sous les considérations esthétiques et morales, vastes, curieuses et brillantes, ou sous les récits — la jeunesse de Bouddha, les péripéties de la Grande Marche, les aventures du « fou » Marchena parmi les tribus les plus belliqueuses d’Indochine — étrangères à l’expérience de l’auteur et racontés, peut-être pour cette raison même, avec une liberté imaginative et un brio remarquables. Mais on attendait autre chose de Malraux : des témoignages, des faits, des précisions sur tous ces épisodes où il fut plongé, aujourd’hui essentiels et qu’il aurait pu éclairer d’un jour nouveau, ainsi que sur sa propre histoire personnelle, si étroitement liée à celle de ses livres. Les silhouettes de Bouddha, de Gaulle, Mao, Gandhi, ou celle du pittoresque Clapique de ses romans, qu’il rencontre en chair et en os en Extrême-Orient, brillent de mille feux dans son livre ; celle de Malraux lui-même n’apparaît presque jamais.
Mais aux deux moments où il surgit en entier, sans réticence ni détour, le livre se charge d’électricité, d’une vie irrépressible et fulgurante, d’une passion impétueuse. Il s’agit de deux épisodes de sa vie que Malraux a daigné — le mot s’impose — raconter en détail : sa vaine tentative de jeunesse pour localiser dans le désert les ruines de l’empire de la reine de Saba, qui culmine avec une lutte homérique dans les airs contre une tempête de grêle ; et ses premières heures de combattant régulier, pendant la Seconde Guerre mondiale, à l’intérieur d’un char. L’incomparable narrateur de La Condition humaine, L’Espoir et Les Conquérants ressuscite dans ces pages et supplante l’esthète contemplatif. La réflexion se transforme en fiction, en réalité vivante qui captive le lecteur et, détruisant sa conscience critique, l’arrache à son monde réel pour le rejeter, vaincu, dans le monde illusoire du récit.
Dans un minuscule avion, muni d’assez de carburant pour quelques heures à peine, deux aventuriers entreprennent l’expédition vers le lieu légendaire où s’élevait le royaume biblique ; une tempête les détourne de leur route, et lorsqu’ils arrivent aux ruines, ils sont accueillis par les coups de feu de Bédouins hostiles. Sur le chemin du retour, le minuscule avion est pris dans une tempête de grêle qui, pendant des minutes qui semblent des siècles, le secoue et le fouette, menaçant à chaque instant de le précipiter contre les montagnes. Toutes les digressions sur la mort que contient le reste du livre ne valent pas cette poignée de pages dans lesquelles le lecteur, grâce à l’efficacité saisissante du récit, sent la mort rôder autour de lui, sous la forme du vent et de projectiles blancs, comme les membres de l’équipage de l’avion.
L’autre épisode se déroule des années plus tard ; dans le ventre métallique d’un char, un groupe de soldats avance dans la nuit vers les lignes ennemies. Soudain, le char s’enfonce dans le sol ; au-dessus d’eux, l’artillerie a commencé son vacarme macabre. Ils savent – l’instruction à la caserne les en a prévenus – que ces pièges sont réglés avec les canons ennemis : en touchant le fond du trou, le char a alerté une machine de guerre qui, à tout moment, peut commencer à tirer. Là encore, ce ne sont que quelques minutes dans lesquelles un homme est confronté à l’expérience la plus décisive : la présence de la mort. L’intensité, la férocité du danger dissipent tous les masques derrière lesquels les menacés dissimulaient leur véritable personnalité et, pendant quelques instants, les prisonniers se montrent nus, avec le pire et le meilleur d’eux-mêmes sur le visage. Malraux dit, quelque part dans ses mémoires, que ce qui lui importe le plus est de connaître les limites exactes de la condition humaine, et ailleurs que « le fait de mourir ne pose pas de problème à celui qui a l’insignifiante chance d’être courageux ». Nulle part dans son livre il ne montre au lecteur, de manière aussi efficace, les limites de cette condition humaine que dans ces deux épisodes de sa vie où il a vu la mort de si près.
Mario Vargas Llosa.
