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SARRIÓN EST-IL LINÁS ?

Publicada el 4 junio, 202615 junio, 2026

Après avoir présenté Sierra de Teruel dans la ville de Sarrión (Teruel)[i], je m’attarde ici sur une hypothèse que j’ai évoquée lors de cette conférence : le nom fictif de Linás, qui occupe une place importante dans le film, s’inspirerait-il du Sarrión réel ?

L’idée m’est venue en voyant une carte qui apparaît dans plusieurs séquences du film, sur laquelle Linás est indiqué comme le point de convergence de deux axes de communication. En examinant la carte réelle de la zone indiquée, celle qui ressemble le plus à celle dessinée est la région de Sarrión. Voir sur l’image la coïncidence (ou simple supposition) :

Dans le scénario (séquence III), le commandant Peña informe le capitaine Muñoz des villages qui se sont soulevés contre les franquistes en suivant une ligne allant de droite (est) à gauche (ouest) : « Escatón, Pinares, Navas, Puerto Veleto et d’autres villages… Jusqu’à Linás ». Les noms sont tous fictifs (en réalité, il s’agirait des villages situés sur la route de Teruel : Jérica, Viver ou Barracas, par exemple), et ce n’est pas tout : cette zone, au cours des mois où l’escadrille était active, se trouvait entièrement en territoire républicain. Le fait qu’ils se soient soulevés relève donc de la pure fiction.

Par la suite, dans la séquence XXXIIbis, Peña indique le parcours des avions pour le bombardement d’un camp rebelle (voir illustration). Par souci de rigueur, il faut préciser que le 27 décembre 1936, on voulait bombarder Teruel, et non un camp clandestin (marqué d’une croix), et encore moins au sud-est de Sarrión/Linás. L’épisode est réel : le bombardement en question a eu lieu dans la région de Valladolid (Arévalo), début septembre, et ce, grâce aux indications d’un paysan de la région d’Olmedo. Malraux relie deux événements séparés par près de quatre mois : le bombardement du camp le 1er septembre 1936[ii], et l’attaque de Teruel le 27 décembre de la même année[iii].

Il est toutefois curieux de recourir à des noms fictifs alors que, dans d’autres séquences, apparaissent les noms réels des localités de la

Secuencia XXXII

région (voir image de la séquence XXXII. Le scénario indique : Peña efface un autre nom de village d’une page de son carnet…), où apparaissent, entre autres, Jérica ou Viver. Une hypothèse pourrait être que cela a été fait pour ne pas éveiller les soupçons, la situation de ces villages (y compris Linás/Sarrión) divergeant de la réalité historique. Une autre hypothèse serait que l’on se souvienne en partie du trajet des avions sur la route de Teruel[iv], mais certainement pas de l’endroit où ils se seraient rendus, depuis Chiva, pour chercher des voitures en vue du décollage. Si tel avait été le cas, cela se serait fait dans des localités proches de l’aérodrome, comme Cheste, Torrente ou Godelleta, et non dans des endroits à plus de 50 kilomètres de la base.

Une dernière remarque à ce sujet. Dans Sierra de Teruel, trois fils narratifs s’entrecroisent : alors que celui du paysan cité et celui de l’escadrille (avec des épisodes comme celui du volontaire Schreiner ou de l’avion abattu auquel les villageois viennent en aide) se retrouvent également dans le roman L’espoir, une grande partie des séquences relatives à Linás n’ont pas d’équivalent dans le récit écrit. De plus, comme indiqué précédemment, le paysan informateur n’est pas parti du village assiégé comme le montre le film (Lïnás), mais d’un autre village situé dans une autre province et à un autre moment.

Dans un petit ouvrage sur le roman[v][iv], certains passages sont comparés au scénario du film, et dans le cas précis de ceux relatifs à la défense de Linás par ses habitants avec l’aide des républicains venus de la ville, il renvoie à tort au chapitre II, ii, 12 de L’espoir. Il n’y a dans tout le roman aucune référence à la résistance d’un village assiégé, ni à la destruction d’un pont pour aider à sa défense. La description détaillée, celle-là oui, de l’attaque d’un camp clandestin des rebelles, guidée par le paysan, se limite à cette opération, qui

Notes de tournage d’André Malraux

entraîne la destruction d’un des avions.

Pour conclure, une réflexion supplémentaire qui nous amène à penser que le scénario a peut-être été commencé en utilisant des noms fictifs et qu’ensuite, avec la collaboration de Max Aub, des villages réels ont été inclus, sans toutefois corriger celui de Linás, qui apparaît déjà dans les notes initiales d’André Malraux[vi][v]. On y voit (attention ! sous le titre initial de « Sang de gauche », qui sera ensuite remplacé, déjà pendant le tournage, par « Sierra de Teruel » et, pour sa sortie en 1945, par celui d’ « Espoir ») qu’on envisage encore d’utiliser des noms équivalents à ceux du roman, comme celui de Magnin (qui, par la suite, pour satisfaire la République qui finançait le projet, devint le commandant Peña), et où apparaît déjà le nom de Linás.

NOTES:

[i] Jornadas de memoria histórica: “Vuelta al frente de Teruel”, Sarrión, 30 et 31 mai,2026

[ii] https://www.visorhistoria.com/secuencia-xii-2-jose/ (en espagnol)

[iii] https://www.visorhistoria.com/histoire-du-potez-n-et-valdelinares/

[iv] https://www.visorhistoria.com/trayecto-linas/ (en espagnol)

[v] BOCHET, Marc (1996) L’espoir de Malraux. Étude de l’œuvre. Paris, Hachette, p. 45.

[vi] Catalogue de l’exposition « André Malraux. La tentation du cinéma ». BNU, Strasbourg, 2026. p. 69

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