L’une des séquences les plus détaillées, mais aussi la plus tronquée, est celle où les habitants de
Linás rassemblent des ustensiles pour les remplir de dynamite et ainsi arrêter l’avancée des troupes maures. La préparation est détaillée, mais les séquences montrant l’utilisation des explosifs n’ont pas été intégrées au montage final, elles ont été remplacées par un carton redigé par Denis Marion.
Ce fait figure déjà dans un article de Malraux publié aux États-Unis que je viens de trouver dans une publication argentine de 1973. Je présente les deux textes à des fins de comparaison, suivis de quelques brefs commentaires.
ARTICLE 1937[i].
« Il fallait trois heures pour empêcher les flancs de la Garde maure, qui avançait en demi-lune vers Miejes, de se refermer […]
Il restait encore une bonne quantité de dynamite provenant des mines. Mais rien pour fabriquer des bombes. Ni cuivre ni acier. Les Maures avançaient. […] Pour encercler la ville, ils progressaient en contournant le bétail. […] Tous les animaux portaient des sonnailles, les lourdes cloches de bronze au son grave du bétail de montagne.
Le troupeau fut retenu. Une à une, les paysans détachèrent ou coupèrent les lourdes sonnailles que six dynamiteurs transformèrent en bombes. Elles furent placées dans les creux des rochers par où passeraient les Maures.
Pendant plus de trois heures, ils les retinrent avec ces cloches hurlantes qui explosaient dans les rochers. La population de Miejes s’enfuit vers l’intérieur de l’Espagne ou traversa la frontière française. Cinquante-huit dynamiteurs périrent »
L’ESPOIR[ii] :
« Au comité central paysan, les gars étaient pas mal. Seulement sans secours et débordés. Les Maures s’amenaient, il restait trois heures pour que leur boucle soit fermée. On avait encore des gars et de la dynamite, mais rien pour la mettre. […]
Et puis, une espèce de chahut… comment dire, comme si on l’étouffait, un chahut sans bruit, quoi : les timbales et les couteaux sur la table et le portrait au mur, ça se met à trembloter. Qu’est-ce que c’est que ça ? On a compris à cause des cloches : les troupeaux qui s’amenaient, vu qu’ils avaient la trouille des bicots qui tiraient à tort et à travers, Les v’la qui s’amènent dans la rue. Jusqu’à ce qu’un gars du comité, roublard et judicieux, gueule : on fait une barricade. […] On a soulagé tous les bestiaux de leurs sonnailles, on en a fait des grenades, et c’est comme ça qu’on a tenu trois heures et qu’on a pu évacuer tout ce qui devait être évacué et renvoyé ».
SIERRA DE TERUEL – SCÉNARIO SÉQUENCE XV[iii] :
- Gustavo tend l’oreille. Bruit de clochettes et de troupeau d’animaux. […]
GUSTAVO : Les clochettes, garçons ! Les clochettes pour faire des bombes ! […]
- Gustavo court dans la ruelle […] Le bruit des sonnailles et du galop monte au maximum. […]
- La barricade de profil. Gustavo saute aux cotes des vaches. L’une d’elles s’éloigne lentement de la barricade.
GUSTAVO (criant) Arrachez les clochettes ! Arrachez les clochettes des vaches !
[…]
GUSTAVO : Prenez les clochettes ! Ne les laissez pas s’en aller avec les sonnailles !
Commentaires :
L’anecdote est peut-être véridique, même si je n’ai pas trouvé de référence historique correspondante. Si l’article cite la ville de Mijes, un nom inexistant, mais qui, d’après la référence aux dynamiteurs, pourrait être Mieres, dans le roman, ce sont des personnages asturiens qui intègrent leur souvenir dans une réunion avec des républicains d’autres régions. Enfin, dans le film, il s’agit de Linás (un autre village au nom imaginaire), dans la région de Teruel.

Pour finir, une brève parenthèse : le souvenir du troupeau courant effrayé a été inclus dans une autre séquence (XII) de Sierra de Teruel, dans laquelle un jeune homme regarde par la fenêtre et rapporte :
- Plan moyen de troupeaux de vaches fuyant, vues de la fenêtre…
TROISIÈME PAYSAN : Elles se mettent à courir à cause des mitrailleuses des Maures.
Curieusement, à l’écran, on voit un troupeau de moutons et non de vaches, ce qui montre une fois de plus la précarité dans laquelle le tournage s’est déroulé.
NOTES:
[i] MALRAUX, André (1937) “This is war”. Collier’s, 29-5-1937. Traduction de la version argentine en espagnol: AA.VV. (1973) Los que fueron a España. Buenos Aires, Ed. Crisis. P. 12
[ii] MALRAUX, André (1996) L’espoir. Paris, Gallimard. Page 278.
[iii] MALRAUX, André (1989). L’avant-scène cinéma. Nº 385. Octobre 1989. Paris. Page 43.