4.5.2.- Avec de la dynamite, c’est possible. 4
4.5.4.- Nous avons besoin de voitures. 10
4.5.5.- Il suffira de mettre le feu aux poudres. 12
4.5.6.- Noël. Julio Peña fait son apparition. 14
4.5.- DÉCEMBRE
4.5.1.- Les comités.
La situation devient de plus en plus chaotique. Peña a disparu tandis que Mejuto attend chaque jour les appels de l’Armée de l’Est, où a abouti son ancienne 72e division du commandant Enciso, aujourd’hui décédé[i], après avoir été décimée en mars. Les bombardements constants sont également préoccupants, mais comme il a été décidé de tourner en intérieur et souvent de nuit, cet inconvénient est presque devenu une routine.
Malraux s’inquiète également pour Josette. Les jours où elle l’accompagne au Commissariat de la Propagande ou aux studios Orphea, elle se remonte le moral, discute avec Elvira ou Zoé, et elle est même allée prendre un verre avec Mari Luz Morales. Mais les jours où, à cause des alertes, elle est restée à l’hôtel, son découragement et son pessimisme ont augmenté. Le couple envisage de s’échapper à Paris, sans date précise, en attendant la suite des événements.
Pour le tournage, ils considèrent pratiquement comme perdues les prises de vue de l’avion qui vient de s’écraser dans la neige. Ils ne peuvent pas se rendre dans les Pyrénées car il n’y a ni essence ni moyen de transport disponible pour déplacer la douzaine de personnes nécessaires, et encore moins les débris d’un avion, qu’il s’agisse ou non d’un Potez. Peut-être en France, suggère Aub, en essayant de ne pas laisser transparaître son impression qu’ils finiront tôt ou tard là-bas pendant que Franco entrera à Barcelone.
Comme la situation empire de minute en minute, ils ont profité du peu de carburant disponible pour se rendre le lundi 5 décembre au bord du fleuve Llobregat et tourner depuis l’intérieur du funiculaire aérien qui mène au monastère de Montserrat. Sur les conseils de Berenguer, chaque jour plus à sa place, ils ont répété l’opération pendant deux trajets. Après la deuxième montée, ils sont entrés dans le monastère, mais ils n’ont pas été bien accueillis. À l’infirmerie, l’épouse du commissaire Gerhard[ii] est à l’agonie ; elle mourra deux jours plus tard.
Altolaguirre n’est pas là non plus. Ils décident donc de descendre en téléphérique et de se rendre en camionnette à Collbató où les souvenirs égayent leur journée. Josette est allée voir la petite fille à qui on avait demandé de ramasser ses jambes au passage du cercueil de Saïdi. Malraux a salué les vieilles femmes qui ont permis un travelling qui sera l’un des meilleurs moments du film. Pendant ce temps, Berenguer et son assistant Piquer, après avoir pris quelques panoramiques de la montagne — qui serviront à quelque chose—, ont déniché un lapin en sauce qui a régalé tout le groupe.
Deux jours plus tard, il est toujours impossible de réunir les acteurs qui incarnent les aviateurs, en raison de l’absence de Peña et de la peur de plus en plus grande de Pedro Codina de se déplacer de Lloret à Barcelone. Il est donc décidé de continuer et de terminer dès maintenant les séquences du comité de Linás. Lado est très bien disposé à l’égard de la tâche, tout comme José Telmo et certains des figurants qui ont participé au tournage à Tarragone ; ces derniers ne coupent pas leurs liens avec le tournage car cela les protège d’éventuelles rafles.
L’activité au Pueblo Español a quelque peu diminué, et Aub a réussi à obtenir qu’on leur prête une salle spacieuse dans la reproduction de la mairie de Valderrobres. Le fait que l’on puisse voir depuis ses fenêtres les maisons rustiques de la Plaza Mayor évitera d’avoir recours à un rétroprojecteur. On essaiera, pour une fois, de suivre l’ordre des séquences dans la mesure du possible. Pour les deux premières (XII et XIII), en plus de Lado et Telmo, il faudra quelques acteurs secondaires qui devront jouer le rôle de Gustavo, le président du Comité de Linás et le maître, en plus de celui qui a déjà collaboré avec Lado dans le rôle de Pío lorsqu’ils ont tourné pour la première fois au Pueblo Español la séquence de la taverne.
Trois tables en demi-cercle, avec le président au centre et divers figurants assis à ses côtés, dont Pío. Quelques autres sont debout. La caméra est placée au fond. José, le paysan qui a découvert un aérodrome rebelle, frappe violemment du poing sur la table, refusant de révéler publiquement son emplacement. Au même moment, Gustavo entre, chargé des blessés du siège que subit le village, de plus en plus intense. Le maître d’école propose l’école comme lieu d’accueil. La discussion entre le président et José se poursuit ; Pío intervient :
— José a raison, nous en avons assez parlé…
Face à l’obstination de José, un groupe se lève. Le président suggère que pour passer les lignes, ils doivent être nombreux, ce à quoi José renonce. Seul Pío l’accompagnera.
En théorie, il s’agit d’à peine deux minutes de tournage, quelques plans généraux et quelques plans moyens de José, Pío ou le président. Un travelling circulaire accompagnera le groupe indiqué par le président jusqu’à la salle voisine. Là, le paysan refuse un pistolet en montrant un couteau.
— Non merci. C’est bon comme ça.
Cependant, cela a pris toute la journée. La douzaine et demie de figurants a considérablement compliqué le tournage. Certaines prises, malgré plusieurs répétitions, ne serviront pas dans le montage final, comme le commentaire du troisième paysan qui, voyant le pistolet refusé, dira avec pessimisme : « J’aurais dû le prendre… Pour ce que ça peut nous servir… ».
Le soir, au Ritz, Josette attend André avec impatience. Elle tient un télégramme à la main : son amie Suzanne lui annonce que des amis les ont invitées à un concert au Puy. Une occasion unique de respirer l’air pur, de ne plus entendre les alarmes stridentes, de vivre.
André n’est pas d’humeur. Il n’a pas l’argent dont Josette aura besoin. Elle est incapable d’assister à un événement public sans une robe neuve. Sans parler du coiffeur, des accessoires et des billets d’avion.
Une semaine plus tard, la compagne de Malraux répondra à son amie[iii] : « J’ai demandé à André combien je pouvais dépenser pour cela. Il m’a répondu : rien. Vous comprendrez qu’au Puy, sans argent dans les poches, sans coiffeur… Je me suis calmée et j’écris cette lettre qu’elle n’aimera pas recevoir et que je termine tristement ». Peut-être en janvier. Elle continuera d’insister. Ou peut-être que son amie viendra à Barcelone, malgré le danger et la pénurie.
EN SAVOIR + :
4.5.2.- Avec de la dynamite, c’est possible.
Au cours des jours suivants, ils disposeront des mêmes figurants que pendant le tournage dans la rue Santa Ana, il y a ce qui semble être des siècles : des volontaires de la ville venant en aide à la population assiégée. Cela assure la continuité entre les séquences XII et XIII, dans lesquelles — José et Pío étant déjà partis—, González arrivera avec des armes et des caisses de dynamite, expédition qui se reflète dans la sortie de la ville des séquences IX et X. José Telmo entre pleinement dans son rôle. Il a perdu un peu de son austérité initiale pendant le tournage dans la droguerie[iv] . Il assume son rôle de dynamiteur.
La situation à Barcelone est chaotique, malgré quelques tentatives pour pacifier, au moins, la politique intérieure. Le 8, Companys a invité Negrín à déjeuner, en compagnie des responsables financiers des deux entités : Méndez Aspe pour la République et Tarradellas pour la Generalitat. Aucun d’entre eux n’en fera mention, mais chacun est préoccupé par l’idée que cette région tombe aux mains des rebelles et, avec elle, le sort des fonds existants. Les envoyer à Madrid pour poursuivre la résistance serait suicidaire, mais leur transfert vers la France ne sera pas facile non plus, surtout s’il est décidé séparément. Quoi qu’il en soit, la presse vend l’idée d’une certaine concorde[v] . Une autre action dans le même sens a été le voyage de parlementaires catalans à Madrid, porteurs d’une lettre de Companys lui-même[vi] au maire de cette ville, M. Henche. Miravitlles les accompagne. Mais tout n’est pas si paisible. Miravitlles, peut-être agacé par la tendance d’Aub à rechercher le soutien des autorités républicaines plutôt que catalanes, est de plus en plus distant.
Dans la salle de la reproduction de la mairie de Valderrobres, sur la Plaza Mayor du Pueblo Español, avec le même matériel que la semaine précédente et quelques figurants supplémentaires, certains recrutés au syndicat du spectacle et d’autres parmi les réfugiés du stade de Montjuïc, on tourne l’arrivée de González avec le peu de matériel disponible. Excités, debout au centre de la pièce,
PRÉSIDENT : Combien de fusils ?
GONZÁLEZ : Deux cents kilos de dynamite. Et nos troupes ont atteint le fleuve.
PRÉSIDENT : Combien de fusils ?
Les visages s’assombrissent. La conversation se poursuit jusqu’à ce que le président du Comité de Linás s’adresse aux personnes présentes :
PRÉSIDENT : Ils n’ont pas de fusils. Nous et ceux qui n’ont pas de famille résisterons dans le défilé autant que possible, avec nos fusils de chasse. Nous ne pouvons pas faire plus.
La pénurie de matériel, l’étranglement auquel la non-intervention soumet la République légitime. Et l’héroïsme du peuple qui, malgré tout, continue de résister au-delà de toute logique militaire.
Malraux et Aub regardent la scène avec satisfaction. Berenguer fait du bon travail, comme en témoignent les premières bobines de son époque de caméraman qui sont arrivées développées de Paris, et les acteurs s’y intéressent, à l’exception de ce malheureux Peña, le « beau gosse ». La séquence se présente bien, même s’il manque encore les extérieurs, deux dans ce cas précis : l’arrivée des volontaires de la ville en voiture et la vision des blessés transportés sur des civières vers l’école du village. Ils vont repousser le tournage, peut-être à demain, peut-être à après-demain, jusqu’à ce que les événements s’accélèrent et qu’ils doivent les tourner en France.
L’acteur qui incarne Gustavo évoque la difficulté de transporter les blessés sur le talus de la colline. González lui demande si la montée est difficile. Oui, répond le villageois.
GONZÁLEZ : Ne vous inquiétez pas pour l’instant. Nous ne sommes pas encore enterrés. Ceux du pont non plus.
Il ordonnera de convoquer tout le village pour qu’ils apportent autant de récipients que possible. Ils serviront à y placer la dynamite afin de pouvoir la lancer contre la cavalerie et les blindés franquistes.
Le résultat est bon, à l’exception de la déclamation hésitante de celui qui incarne le maître. Finalement, ils laisseront la scène telle quelle et la doubleront avant le montage. Deux jours fructueux, malgré l’obligation de tourner dans l’obscurité ou dans des intérieurs pas toujours adaptés.
Aub, qui depuis le départ de Denis Marion assume pratiquement tout le suivi du scénario en évitant qu’il y ait des lacunes à combler, indique à André :
— Maintenant que nous sommes dans les intérieurs du Pueblo Español, nous pourrions tourner les visites que le commandant effectue dans plusieurs villages des environs pour demander des voitures qui puissent éclairer le décollage des avions.
— Des avions… – dit Malraux avec un sourire amer. Un Potez et à peine quelques minutes. Mais oui, tu as raison, même si sans Peña, ça va être difficile.
— Santpere peut le faire. Au moins une fois. Imaginons : ils sont fatigués, au bord de l’échec. Et si Attignies est dans la voiture et que seul le commandant entre dans les conseils municipaux ? À la limite, un autre personnage pourrait conduire la voiture. Essayons, André, essayons au moins une rencontre.
— D’accord. Mais il ne faut pas oublier la collecte des récipients. C’est un signe de solidarité de la part du village dont nous ne pouvons-nous passer.
Max en parle à Elvira, qui est venue à l’hôtel Majestic pour retaper une séquence du scénario d’[vii] , qui, comme tant d’autres, a subi des modifications de dernière minute en fonction des événements.
—Nous sommes à mi-chemin. D’un côté, nous tournons les intérieurs, ça encore, mais il reste des extérieurs clés qui ne pourront plus être tournés, du moins en Espagne. Où vais-je trouver des chars ou de la cavalerie pour les attaquer avec la dynamite de González ! Nous n’avons pas non plus tourné la scène où les habitants de Linás, poussés par celui-ci, jettent la cloche de l’église du haut pour la remplir de dynamite. J’ai regardé le clocher mudéjar d’Utebo, mais il n’y a pas de cloche, et en monter une pour ensuite la jeter… Je ne sais pas comment tout cela va finir. Mais nous ne pouvons pas continuer comme si de rien n’était, comme si nous n’étions pas bombardés, comme s’il ne nous manquait pas d’acteurs, comme si nous n’avions pas un seul avion dans un film sur les avions. Nous avons même du mal à trouver des paysans à El Prat, dans une œuvre qui parle des villages ruraux.
— As-tu essayé au stade ? Il y a là-bas des centaines de réfugiés de Malaga et d’ailleurs qui pourraient peut-être faire l’affaire. Bon, c’est une idée.
- C’est une excellente idea, Elvira. Nous avons cherché parmi les résidents du Pueblo Español, mais il est très difficile qu’ils nous les laissent. Bonne idée. Dès que je peux, j’irai y faire un tour. Et je m’arrêterai peut-être au château. Avec ses défenses, ça pourrait être un bon endroit pour tourner tranquillement, à condition de ne pas avoir besoin de son. Merci beaucoup, Elvira. Tu es formidable.
4.5.3.- Les deux meneurs.
Le bon travail non seulement de José Telmo, mais aussi des figurants, avec ou sans rôle, les a encouragés à tourner, il n’y a pas d’autre solution, davantage d’intérieurs. Cependant, l’absence de Julio Peña — dont le personnage, Attignies, accompagne son commandant dans les villages environnants pour solliciter le prêt de véhicules dont les phares doivent guider le décollage du Potez —, est un obstacle majeur.
Aub a suggéré de tourner au moins l’une des séquences (la XXXII) sans Peña. Face à la réticence de Malraux, il lui a dit :
— Bon, ils semblent très fatigués, alors comme c’est Attignies qui conduit, nous pouvons faire comme s’il était resté dehors, dans la voiture.
— Et où tournons-nous ? Avez-vous trouvé une salle qui puisse représenter la mairie de Torás ?[viii]
—En studio, nous avons plusieurs options. Berenguer les a vues et avec le film Agfa, il n’y a pas de problème. Au Pueblo Español, voire dans un petit studio d’Orphea. Ou, si nous le souhaitons, au lieu d’aller chercher des habitants au Prat, nous pouvons nous y rendre et tourner dans une salle de l’Unió de Rabassaires. Ce ne sera pas un problème.
—Mais les extérieurs, oui. Nous ne pouvons pas montrer une succession d’images d’intérieur sans suggérer les déplacements que cela a dû impliquer.
— La nuit, en voiture, nous pouvons le faire au Pueblo Español. Quand les détenus dorment. On me l’a assuré.
Le Français ne tient pas vraiment compte des suggestions. Peña, voilà le vrai problème. Aub le comprend, mais il ne veut pas se laisser décourager. Lundi, il pourra encore se procurer une voiture et il ira d’abord faire un tour au stade et au château de Montjuïc, puis il descendra la pente de la montagne jusqu’à El Prat de Llobregat. Il sait qu’il a fait bonne impression auprès des paysans, il pourra donc trouver un bon déjeuner.
Il règne un calme tendu[ix] . Avec la chute de l’Ebro, on craint déjà une offensive en règle contre la Catalogne, qui n’a pas encore commencé. Il y a même moins de bombardements. Jusqu’à quand ?

Dans le stade, près d’un millier de réfugiés, dont beaucoup viennent d’Andalousie, survivent. Dans une situation précaire, leur proximité avec le château et ses défenses antiaériennes leur a permis jusqu’à présent d’échapper aux bombardements. Ils sont là depuis des mois, certains depuis un an et demi.
À la vue d’une voiture d’aviation — celle utilisée pour le tournage —, il y a une certaine agitation. Du tourbillon d’enfants qui courent et de femmes qui tentent de les protéger, émergent deux hommes d’âge moyen, tous deux coiffés d’une casquette, vêtus d’une veste et d’un gilet, plutôt de petite taille. Aub devine immédiatement qu’ils sont en quelque sorte les chefs du groupe. Le plus déterminé, une cigarette au coin de la bouche gauche, se plante devant lui :
— Que veux-tu, camarade ?
Son ton n’est pas agressif, mais pas amical non plus. Son statut l’oblige à adopter un air de formalité que Max juge déplacé. Les choses ne commencent pas bien.
— Cela fait déjà quelques mois que nous sommes avec un groupe de Français et d’acteurs espagnols en train de tourner un film dans le palais de la Chimie, qui est maintenant les studios Orphea.
— Et un commissariat du SIM. Nous le savons.
— Je me demandais si quelqu’un de votre groupe voudrait participer au tournage d’une séquence. C’est facile.
Le silence attentif des deux Andalous l’oblige à préciser un peu les choses.
— À ceux qui participeraient, vous deux par exemple[x] , nous donnerions des bons pour de la nourriture, des cigarettes et, si nécessaire, du lait pour les enfants.
Les deux se regardent. Ils ne sont pas tout à fait convaincus.
— Où devrions-nous aller ? Certainement pas au SIM.
— Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas si grave, vous êtes couverts par le gouvernement de la République. Ce film est très important pour eux. Il sera projeté dans toute l’Europe et même aux États-Unis.
— Mais où allez-vous le faire ?
— Peut-être dans un bâtiment du Pueblo Español — Max regarde autour de lui —, ou peut-être même ici même. Nous en discuterons. Bien sûr, nous ne ferons rien sans votre consentement. Si vous me le permettez, j’aimerais jeter un œil pour voir s’il y a un endroit approprié, ce qui est sûrement le cas.
Accompagné des deux chefs, à qui il a déjà donné deux paquets de tabac, il parcourt les arcades. Oui, ce pourrait être un bon endroit pour filmer la collecte des récipients que González remplira de dynamite. À défaut d’une cloche… Je suis sûr que la plupart sont utilisés quotidiennement ici, les accessoiristes n’auront pas beaucoup d’efforts à faire. Ils conviennent qu’il leur dira quelque chose. En sortant, il prend congé avec une accolade et deux paquets de tabac supplémentaires.
Au château, l’accueil est encore plus froid. Les militaires s’inquiètent pour leur avenir personnel. Que peuvent-ils faire au château si les troupes rebelles encerclent Barcelone ? L’ancien responsable, le capitaine Julio Salvador[xi] , qui leur avait rendu visite à Orphea quelques semaines auparavant, se proposant pour tout ce qu’ils voulaient, n’est plus là, il a été transféré à l’aérodrome d’Els Monjos. Son remplaçant n’est pas aussi aimable. Rien n’indique qu’une quelconque résistance se prépare.
À El Prat, il a salué de vieilles connaissances, rencontrées au début du tournage lorsqu’il prenait des photos de figurants potentiels, dont certains ont déjà participé à certaines prises, comme celle des funérailles de Marcelino Rivelli[xii] . Pour l’instant, il a dégusté avec délectation une cuisse de poulet cuite avec des pommes de terre. Puis, à l’Unió de Rabassaires, il trouve une salle idéale pour tourner la rencontre du commandant avec les responsables du village à qui il demandera des voitures. Le soir, il en informe Malraux :
— Ne vous inquiétez pas pour les extérieurs. Ni pour les figurants, d’après ce que j’ai vu. En plus d’El Prat, le stade peut être une source inépuisable.

— N’en parlons plus. Tournons dès maintenant une rencontre entre Santpere et les villages. Demain ou après-demain au plus tard. Prenez aussi quelqu’un du syndicat pour jouer le rôle du président du comité local. Noël approche et, même s’ils sont athées, ils trouveront sûrement des excuses pour ne pas venir. Faisons-le cette semaine. Et la semaine prochaine, les accessoires de dynamite. Merci, Max. Je ne sais pas ce que je ferais sans vous.
Il boit le reste d’armagnac qui reste dans son verre et sourit affectueusement. Il est rare que le Français se montre aussi aimable.
Sa gentillesse se transforme en désarroi lorsqu’il monte dans sa chambre et trouve Josette en larmes. Elle a dû renoncer à se rendre au concert auquel elle avait été invitée. Il avait déjà prévu que Suzanne lui achèterait une robe Lanvin en taffetas noir pour assister, comme elle l’a dit textuellement[xiii] : à des réceptions capitalistes, pour danser, être somptueusement frivole, musique, art et compliments ! Mais tout est tombé à l’eau. Il la serre dans ses bras.
— Je te promets que nous irons à Paris. Nous n’achèterons peut-être pas la robe, mais nous verrons nos amis : Suzanne, les Tual, Corniglion… J’ai beaucoup de choses à raconter.
Il évite de lui dire qu’il est conscient de la situation et que de nombreuses séquences seront perdues ou devront être tournées, si possible, à Paris. Quoi qu’il en soit, il doit prévenir Roland Tual pour les studios Pathé et Corniglion, qui, il le sait, refusera mais finira par céder, pour la question financière. Il la dépose sur le lit et la couvre délicatement en l’embrassant sur le front.
— Et maintenant, dormez tranquillement. Nous partirons, ma chérie, nous partirons dans quelques jours. Mais pour l’instant, reposez-vous.
EN SAVOIR + :
¡Oh, es él! (les meneurs retrouvés sur une photographie de l’époque. En espagnol.)
4.5.4.- Nous avons besoin de voitures.
Finalement, le choix s’est porté sur la salle des paysans d’El Prat de Llobregat. Les caméramans, Aub, Santpere et l’acteur qui jouera le rôle du délégué local s’y sont rendus.
Avec la caméra Debrie Super-Parvo dans un coin, Berenguer couvre la moitié de la salle. Ils répètent deux ou trois fois. À l’exception du président, un homme dans la quarantaine, la plupart des personnes présentes sont âgées, coiffées de la barretina typique et certaines vêtues à la paysanne.
Dans un coin, ils ont réglé une horloge murale sur deux heures et demie. C’est ce qu’indique le scénario. Aub ne sait pas pourquoi, mais Malraux lui fait remarquer que si le décollage doit avoir lieu à l’aube, il est logique de penser qu’ils parcourent les villages à la recherche d’aide au milieu de la nuit. Max hausse les épaules, peu convaincu. Il pense que les plans qu’ils tournent devront être précédés d’un trajet en voiture, et que celui-ci devra presque certainement être tourné de nuit. Mais il n’insiste pas.
La caméra fait la mise au point sur Peña, appuyé contre la table. Lentement, le zoom élargit le champ, tandis que l’on entend la voix du responsable du Front populaire :
DÉLÉGUÉ 1 : Je vous comprends très bien, mais une promesse est une promesse, et je ne peux pas. Comme les autres : on fera ce qu’on pourra.
Face à l’inexpérience de l’acteur occasionnel, évidente après les répétitions, il est décidé de le filmer en plan général, en évitant de montrer son visage pendant qu’il parle.
PEÑA : Trois voitures.
Une voix off, à peine perceptible, s’y oppose :
DÉLEGUÉ 2º : Une.
Ils changent la position de la caméra. Maintenant, derrière le responsable, on aperçoit le commandant Peña et derrière lui plusieurs habitants du village. L’un d’eux a insisté pour apparaître dans le film avec son petit-fils. Aub a accepté avec un bref sourire. L’aviateur dit :
PEÑA : Vous êtes les derniers que nous pouvons voir.
En partant, il entend la réponse : « On fera ce qu’on pourra ».
Le tournage s’est bien déroulé compte tenu des circonstances et de l’inexpérience des figurants. Le déplacement en valait la peine.
Lorsqu’ils vont déposer le matériel dans les locaux de l’avenue du 14 avril, ils trouvent un message écrit d’une main inexpérimentée. Il provient de l’un des chefs des réfugiés à Montjuïc : « Vous pouvez venir quand vous voulez. Nous avons parlé aux nôtres et tout est prêt ».
Le papier à la main, Aub demande à Berenguer :
— On a de la pellicule ?
— Oui, pas beaucoup, mais assez pour une séquence comme celle des récipients pour la dynamite.
— Et Telmo, est-il disponible ?
— Je lui demanderai demain.
— S’il dit oui, nous pourrons tourner le 23. Je suis sûr que les réfugiés voudront fêter Noël, même s’ils sont athées. Il reste deux jours. Allons-y.
De retour à l’hôtel, ils se rendront au Ritz où Malraux dîne avec Josette, de plus en plus abattue. Dans un coin, le magazine Regards[xiv] qu’André a jeté avec colère en voyant la photo du président Daladier serrant la main du baron von Ribbentrop. Il s’est écrié : « Bientôt, nous ne pourrons même plus tourner en France ! » Seule la nouvelle de pouvoir avancer d’une séquence avant la fin de l’année leur redonne un certain courage.
4.5.5.- Il suffira de mettre le feu aux poudres.
Le vendredi 23 décembre, en milieu de matinée, le camion de tournage — avec Malraux et Josette, Aub, Telmo, Berenguer et deux assistants —, se trouve déjà à la porte du stade, où les attendent les deux responsables autoproclamés du collectif.
Ils sortent du fourgon un tonneau de vin vide et un coffre-fort. Ils comptent se servir des ustensiles qui se trouvent sur place pour le reste du matériel. Mais avant même d’avoir tout déchargé, une alarme se déclenche. Elle ne dure que quelques minutes, mais elle va perturber toute la journée. L’un des responsables s’adresse à Malraux précipitamment avec un fort accent andalou. Le Français ne le comprend pas et se tourne vers Aub pour lui demander de l’aide.
— Il dit qu’on ne peut pas tourner ici. Que c’est trop dangereux. Qu’il y a trop d’enfants. Qu’ils sont prêts à collaborer, mais pas dans un lieu où il y a autant de personnes innocentes.
Malraux est désespéré. Tout est prêt ! Josette pleurniche. Aub prend l’Andalou par le bras.
— Nous ne pouvons pas renoncer à tourner. C’est indispensable pour le film et donc pour la République. Vous ne voulez pas que votre nom figure sur une liste indésirable, n’est-ce pas ?
— Je suis responsable de mes hommes. Je le suis depuis notre départ d’Almería. Ici, non.
Après une pause réfléchie, Max fait remarquer :
— Et près d’ici ?
— Juste le temps nécessaire au tournage et le moins longtemps possible. Mais pas dans le stade.
—Bon, donnez-moi une heure.
Il laisse toute l’équipe sur place et, avec Berenguer, ils descendent jusqu’au Pueblo Español. Ils y trouvent Santiago Garcés, le responsable.
— Eh bien, pas ici. Nous sommes en train de vider les lieux et il y a beaucoup d’agitation. Mais peut-être au palais des Missions. Il n’y a presque plus personne là-bas. Et c’est près du stade. Vous pouvez y aller à pied, même les personnes âgées. — Garcés répond ainsi à la demande de Max, qui lui a décrit la séquence XIV —. Mais si possible, mieux vaut y aller vers le soir. Ce sera plus calme.
Le fait de donner le palais des Missions comme lieu de tournage relève de la pure spéculation. Cependant, compte tenu de la structure semblable à un cloître à deux niveaux et de l’emplacement des projecteurs, tout porte à croire qu’il s’agissait d’un bâtiment du parc des expositions de Montjuïc.
De retour au stade, Malraux et Josette ont visité le bâtiment en question. Oui, ça a l’air bien. Pendant que deux assistants y apporteront le matériel, eux-mêmes descendront au Pueblo Seco pour manger quelque chose. À la tombée de la nuit, s’il n’y a pas d’autres alertes, ils tourneront là-bas avec une vingtaine de figurants qu’ils leur fourniront volontiers, d’autant plus qu’ils ont promis au chef qu’il aurait même une réplique.
Finalement, tout s’est bien passé. Les arcades d’une cour fermée permettent un meilleur jeu de caméra qu’à l’intérieur d’un bâtiment, comme le prévoyait initialement le scénario. Pour un raccord adéquat, il leur manque certains des figurants qu’ils avaient à Tarragone. Certains ont été mobilisés, d’autres sont partis dans un village où, chez des parents ou des amis, ils peuvent obtenir un peu plus de nourriture et de sécurité. Mais celui qui jouait Barca est là, ce qui, compte tenu de sa taille, suffira pour se déplacer autour des récipients.
La file de personnages, hommes et femmes, chargés de toutes sortes d’outils, est agitée. La présence des projecteurs, latéraux et à l’étage supérieur, ainsi que la caméra Debrie les intimident. Ils ne se taisent pas. Serramía a déjà donné le coup de clap : « Sierra de Teruel. Séquence 14, prise 1.
Mais ils ne se taisent pas. Même si le tournage a commencé, Telmo s’exclame : « Un peu de silence ! » Cela ne figure pas dans le scénario original’[xv] , mais cela restera dans le montage, car cela donne une impression de vraisemblance a ce village assiégé dont les habitants ont été contraints de quitter leurs maisons pour apporter des outils afin de placer la dynamite apportée par l’Asturien.
On passe du plan général au plan moyen, où le responsable andalou va avoir son moment de gloire en voyant quelqu’un apporter un tonneau de vin :
— Roule-t-il ?
GONZÁLEZ : Oui, mais pas s’il est droit.
Ils continuent à apporter des choses jusqu’à ce que ceux qui jouent le maître et Gustavo déposent à ses pieds un coffre-fort.
— GONZÁLEZ : Super ! Formidable !
Ils discutent de la manière de l’utiliser. Remplie de dynamite, avec une mèche dans un trou déjà existant et traînée sur un petit chariot pour enfant, elle constituera une arme redoutable. Le deuxième chef de file du stade s’approche avec un panier rempli d’ampoules. C’est aussi son moment. Il doit dire « Ça, c’est bien », mais il les remet sans rien dire. Telmo continue à jouer son rôle :
GONZÁLEZ : Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec tout ça ?
Ce à quoi le petit homme répond :
— Quand elles explosent, elles sont très dangereuses.
Ce n’est pas ce qu’on lui avait dit (Quand elles se cassent, elles font beaucoup de bruit). Telmo improvise :
GONZÁLEZ : On les utilisera, pardi !
Ils ont terminé tant bien que mal l’intérieur de la séquence. Il restera à tourner les extérieurs quand ce sera possible, lesquels — ils le pressentent déjà —seront filmés en France.
4.5.6.- Noël. Julio Peña fait son apparition.
Le week-end a été pris comme jour de repos. L’expérience au palais des Missions a été positive et ils pourront peut-être tourner quelque chose de plus avec des figurants venus du stade, ou en utilisant une salle sur place.
Nous sommes à la veille de Noël. On en parle au Commissariat, où Berenguer et d’autres sont allés prendre un verre. L’un d’eux montre le Noticiero Universal du jour : « Franco célèbre la naissance de Jésus en lançant son offensive »[xvi] . Sur la même page, il rend compte du début de la campagne en Catalogne : « Les forces rebelles ont lancé une offensive sur tous les fronts de Catalogne ». Le début de la fin. Le vin a un goût amer. Les visages sont longs. Que faire s’ils arrivent à Barcelone ?
Berenguer prend le journal et le lit attentivement. Il comprend que le château de Montjuïc ne les a pas accueillis comme ils l’espéraient. À la page 2, il voit la nouvelle de l’exécution de cinq voleurs. Il laisse le journal dans un coin et rentre chez lui. Au moins, il passera ces jours-ci tranquillement avec sa femme et son fils.

Le dimanche 25 il se rendra à l’hôtel Majestic où il sait qu’Aub et Malraux se réunissent. Il prendra l’appareil photo Eyemo que Karmen lui a offert[xvii] lorsqu’il a quitté la ville — un trésor pour lui —, et leur dira, avec beaucoup d’excitation :
— J’ai ici un autre appareil photo qui pourrait vous être utile. C’est la fin et nous devons terminer le film. Ensuite, nous partirons pour la France. Cela va devenir de plus en plus difficile. Avez-vous vu les règles édictées par le gouvernement ? Toute la ville est plongée dans le noir[xviii] . Même si nous tournons en intérieur, il sera difficile d’empêcher les projecteurs de transparaître.
En lui serrant l’épaule, Aub lui dit :
— Merci Manuel, merci. Mais si finalement ils parviennent à briser nos défenses et à entrer dans Barcelone, tu devrais rester. Tu as une famille et, après tout, tu n’as rien fait de mal. Quels documentaires as-tu réalisés ? La prise de Teruel ou le débarquement de Majorque ? Du pur reportage, c’est pour ça qu’ils ne tuent personne[xix] . On en reparlera.
— Mais nous devons terminer ce que nous avons commencé. Il n’est pas question que cela ne serve à rien pour l’avenir.
— La première chose à faire, dit Malraux avec enthousiasme, c’est de trouver ce fichu Julio. Ensuite, on tournera comme des fous !
Le soir, les foyers entendent Juan Negrín : « Nous avons considéré comme prisonniers de guerre les militaires professionnels capturés au combat. Nous ne sanctionnons pas par la peine de mort les délits purement politiques ou d’opinion. Nous avons assoupli autant que possible la rigueur du Code en matière de crimes de guerre. Nous avons corrigé les erreurs d’une procédure sommaire en renforçant les garanties des personnes jugées. Nous avons renoncé au bombardement injustifié des populations civiles. Nous faisons la guerre, maître, dit-il en s’adressant à la mémoire de Macià, parce que nous avons été agressés et parce qu’ils veulent nous asservir. Nous faisons la guerre à la guerre »[xx] . Il supplia le camp rebelle de faire preuve de considération — nous sommes

à Noël — et d’éviter d’exécuter les peines de mort annoncées. Sans succès, le lundi suivant, les bombardements reprirent après quelques jours un peu plus calmes.
Tôt le 26, Andrés Mejuto, en uniforme, entre dans l’hôtel Majestic. Certains soldats dans le hall se mettent au garde-à-vous devant le capitaine. Sans poser de questions, il monte directement dans la chambre de Max Aub.
— Je l’ai, je l’ai !
Encore somnolent, se frottant les yeux, Max met ses lunettes et demande :
— Qu’est-ce que tu as ?
— Peña. Peña. Je le connais bien et je savais ce qu’il ferait.
Assis sur le bord du lit, il lui explique qu’il soupçonnait où il pourrait se trouver la veille de Noël. Grâce à des amis dont il ne révèle pas l’identité, il a appris qu’une messe serait célébrée à deux endroits. Je me suis habillé en civil et, jouant le rôle d’un fidèle craintif et dévoué, je me suis rendu aux deux endroits. Après tout, on m’a dit que c’était légal depuis quelques jours.
Depuis l’annonce des Treize Points de Negrín, des efforts avaient été faits pour légaliser la pratique religieuse, aboutissant le 8 décembre à la création du Commissariat général des cultes, dont Jesús María Bellido a été nommé commissaire[xxi], . L’événement avait été largement diffusé, en particulier dans le quotidien proche de Negrín, La Vanguardia[xxii] . L’intention était, textuellement : de tendre la main, non pas aux factieux de la religion, mais à la confession qui n’aurait jamais dû être aliénée. Cependant, il fallait veiller à ce que les Églises ne s’immiscent pas à nouveau dans la politique et permettre ainsi aux pays étrangers de prendre conscience de l’esprit libéral qui anime la République[xxiii] .
— Tu l’as amené ? Où est-il ?
— Non, je l’ai seulement suivi. Je sais où il est et où il sera. Mais si nous l’effrayons, il s’enfuira à nouveau. Dès que nous pourrons tourner, je l’amènerai, de force s’il le faut.
— Tu es sûr ? Ne vaudrait-il pas mieux l’enfermer ?
— Et il coopérerait au tournage ? Je préfère aller le chercher. Je suis son ami, du moins je le crois. Quand est le prochain tournage ?
— On pourrait tourner les scènes à l’intérieur de l’avion avec lui, et surtout la visite au Comité pour qu’ils laissent des voitures pour éclairer le décollage. Peut-être mardi au plus tard.
— Tu me tiendras au courant. Appelle-moi au poste de commandement.
Miravitlles arrive peu après. Une apparition curieuse après avoir passé presque tout le mois de novembre à Paris, occupé par ses relations internationales. Aub ironique :
— Alors, ils acceptent déjà une paix séparée pour la Catalogne ?
L’ironie ne plaît pas à « Met ».
— Je passais juste par là et je voulais t’inviter à ma conférence sur Macià à l’Ateneu Barcelonès[xxiv] . Cinq ans après sa mort, nous devons mettre en avant la capacité de lutte de notre peuple.
Devant le visage sceptique de Max, il insiste :
—Bon, si tu ne peux pas venir, ce n’est pas grave. Dans quelques jours, je pars avec Maruja à Paris et Bruxelles[xxv] . L’activité internationale est plus importante que jamais.
— Eh bien, nous sommes ici, à nous battre pour quelques secondes de film. Au fait, avant que tu ne partes, tu n’aurais pas deux bobines de pellicule ultrasensible ? Nous tournons de nuit et en intérieur à cause des bombardements.
Il pense, mais ne dit pas : ces bombardements que tu vas éviter en France. Qu’il parte avec sa nouvelle compagne n’est pas bon signe, même s’il est très amoureux. Après son divorce avec Ginette, le fait que Maruja l’accompagne semble indiquer qu’il ne reviendra pas. Quel filou ! Mais il reviendra. Après un voyage mi-janvier, il reviendra seul en Catalogne, pour s’exiler aux côtés de Companys le 5 février 1939[xxvi] .
Mejuto revient.
— Julio Peña est un ami à moi. En fait, c’est grâce à moi s’il est dans le film. Sa fuite pourrait me causer des problèmes, vu la situation actuelle. Max, dis-moi où nous allons tourner et je l’amènerai quand et où tu me le diras.
Ils partagent un modeste plat de pommes de terre aux sardines, assaisonnées d’un peu de paprika, dans un boui-boui du quartier gothique. Aub apprécie cet acteur, amoureux du théâtre, qui a connu Lorca et qui fait tant pour le film.
— Avec lui, nous avons besoin de deux choses : les intérieurs d’avion que nous tournons à Orphea et le retour à travers les villages à la recherche de voitures, que nous tournons au Pueblo Español. Avant-hier, nous avons tourné à El Prat une séquence avec Santpere seul, mais dans l’autre, Julio devrait être visible. Je ne sais pas si ce sera demain, lundi ou mardi. Quand tu seras sûr qu’il vient, tu me le diras. En attendant, nous tournerons des plans courts de raccord.
Mais il n’en sera rien. Tant le lundi 26 que le mardi 27[xxvii] , Barcelone subira de violents bombardements avec une caractéristique jusqu’alors pratiquement inédite : ils toucheront les installations d’Orphea, ce qui inquiète beaucoup Aub qui continue de penser qu’il y a une intention spécifique d’arrêter le film de Malraux. « Nous allons au stade et ils bombardent le stade. Nous restons à Montjuïc et ils bombardent à côté du palais des Missions, où nous étions quelques heures auparavant ! », pense-t-il. Quand il en parle à Berenguer, celui-ci répond : « C’est comme quand nous sommes allés à la caserne du Bruch[xxviii] . Ils nous ont dans leur ligne de mire ». Cependant, il n’en parle pas à Malraux, qui pense que les paranoïas et les peurs associées pourraient retarder encore plus le film.
Finalement, comme le 29 s’annonce calme, Mejuto et Peña se présentent au Commissariat. Il y a une agitation terrible. Malgré le manque de ressources et l’atmosphère de terreur, la Fête de l’Enfant est organisée avec enthousiasme. Dans le hall, les couloirs et même certains bureaux, des paquets de jouets, des affiches et des tables pliantes empêchent presque de circuler. Aub et Berenguer arrivent et se dirigent vers Orphea où Malraux les attend déjà. Ce dernier lance au bel acteur :
— Vous nous avez manqué. Vous devriez être très occupé…
— Les bombardements…, j’ai eu des problèmes avec les locataires de mon immeuble. Je suis resté pour les aider.
L’excuse n’est pas crédible, mais ils l’acceptent pour le bien du film. Aub, pour plus de sécurité, lui dit :
— Ne t’inquiète pas pour ça. Je t’ai réservé une chambre au Majestic. Presque tous les correspondants sont partis maintenant, il y a de la place.
— Oui, regarde, Karmen m’a donné son appareil photo portable, dit Berenguer en le lui montrant.
Julio Peña n’aime pas la proposition, mais il l’acceptera après avoir été averti par Mejuto que c’est la seule alternative pour que le SIM ne se mette pas à sa recherche.
— Santpere est arrivé ?
— Non, nous étions convenus de filmer le comité local au Pueblo Español. Lors du bombardement de lundi, sa porte a été très endommagée. Ils sont très occupés, mais comme je ne leur ai demandé qu’un intérieur et dans l’après-midi, je ne pense pas qu’il y ait de problème. Seulement…
— Seulement quoi… —demande André, très nerveux.
— Eh bien, la voiture est restée à l’intérieur. Nous avons essayé de filmer quelques rues, des moments de raccord, et nous n’avons pas réussi à la sortir pendant la nuit. Nous avons pensé, à tort, qu’elle serait plus en sécurité là-bas.
— En attendant, s’il y a des figurants disponibles, tournons l’intérieur de l’avion à Attignies.
Il y a toujours une demi-douzaine de figurants qui, n’ayant rien d’autre à faire, traînent là-bas, où ils pensent pouvoir manger mieux qu’en ville. Il n’y aura pas de problème.

Ils entrent dans la salle où repose le demi-avion Potez en contreplaqué. Julio ne l’avait pas encore vu et il est stupéfait. Il est prêt à collaborer. Bien qu’il ait fait tout son possible pour s’échapper, il se rend compte qu’il n’a pas d’autre choix. Il pense en finir le plus vite possible, convaincu que lorsqu’ils verront qu’il collabore, ils le laisseront tranquille et il pourra se cacher à nouveau pour attendre l’arrivée des siens, des franquistes.
Berenguer prend quelques plans moyens. Par exemple, quand il scrute le terrain à travers le viseur. D’abord allongé, puis à genoux. Trois ou quatre positions différentes. Puis, quand il se lève au moment où José a repéré le champ à bombarder. Il doit crier : « Les chasseurs se mettent en route ! »
La nervosité de l’attaque du 27 Malraux n’a pas pu la vivre en direct, bien qu’il l’ait déjà expérimentée à d’autres occasions, comme lors de l’attaque de la colonne Yagüe à Medellín, en Estrémadure, mais Florein la lui avait décrite en détail lors de son sauvetage à Valdelinares. Peña est un bon acteur et n’a aucun mal à refléter l’anxiété.
Dans un autre plan général, il interpelle le pilote : « Altimètre 300 ! »
Ils en gardent quelques-uns pour l’après-midi, lorsque Santpere arrivera pour donner plus de réalisme à l’intérieur de l’avion qu’il commande, comme lorsqu’ils regarderont tous

deux au loin, tandis qu’un vol d’oiseaux migrateurs traverse le ciel. Julio Peña, comme Attignies, dira : « C’est la saison des migrations ! ». Ils devront le répéter, car selon le script, lors de la première prise, il a dit : « C’est la saison de la migration des cailles », ce qui n’est pas vrai en décembre, comme cela s’est réellement passé à Valdelinares, et comme l’a fait remarquer Mejuto, grand amateur de chasse, qui l’a regardé en souriant.
L’année se terminera par un bombardement très intense le samedi 31, en deux vagues, à 10h30 et à 19h30, à la tombée de la nuit. Il fera 61 morts et 71 blessés. Deux jours plus tard, La Humanitat[xxix] publiera un encadré avec le texte suivant : « Les factieux, dans leur incursion aérienne criminelle, n’ont poursuivi aucun objectif concret, si ce n’est celui d’assassiner des citoyens barcelonais : que les peuples civilisés du monde en prennent bonne note et que leur honnêteté leur indique la voie à suivre ». Max Aub le lira à son retour de l’aéroport, où il sera allé dire au revoir à André et Josette qui se rendent à Paris pour quelques jours.
NOTES:
[i] GONZÁLEZ-TABLAS SASTRE, j. (2016). Dos sombras y una guerra. Page 114. Severiano Andrés Mejuto apparaît comme capitaine de la 3e section de l’état-major de la 72e division.
[ii] GERHARD, Carles (1982) Comissari de la Generalitat a Montserrat (1936-1939). Montserrat, PAM. Page 861.
[iii] CHANTAL (1976) : 120.
4.5.2.
[iv] La véritable histoire du tournage de Sierra de Teruel : 4.1.6.
[v] La Vanguardia, 9.12.1938 P. 1.
[vi] La Vanguardia, 8 décembre 1938, p. 1
[vii] Elvira le raconte dans le documentaire : Sept mois de tournage (TV3-Tarasca 2004) : https://www.visorhistoria.com/anexos/videos/
4.5.3.
[viii] À l’écran, le commandant Peña raye le nom de Torás après avoir quitté l’interview.
[ix] La Vanguardia, 20 décembre 1938. Page 2 : Jour 18, L’activité opérationnelle enregistrée sur les différents fronts n’a pas eu d’importance. Jour 19, Aucun événement important à signaler sur les différents fronts
[x] https://www.visorhistoria.com/secuencia-xiv-1-oh-es-el/
[xi] GESALÍ, David et ÍÑIGUEZ, David (2012). La guerra aèria a Catalunya (1936-1939). Barcelone, Rafael Dalmau éditeur. Page 447.
[xii] https://www.visorhistoria.com/rodando-en-estudio-agosto-1938/
[xiii] CHANTAL (1976) : 120.
4.5.4.
4.5.5.
[xiv] Regards, 15.12.1938. Page 9.
[xv] Archives de la Filmothèque n° 3. Page 86.
4.5.6.
[xvi] El Noticiero Universal, 24 décembre 1938. Page 1
[xvii] Archives de la Cinémathèque n° 3. Page 282.
[xviii] El Noticiero Universal, 24 décembre 1938 Page 3
[xix] Archives de la Cinémathèque n° 3. Page 283.
[xx] El Noticiero Universal, 26 décembre 1938 Page 3
[xxi] RAGUER, Hilari (2001) La pólvora y el incienso. La Iglesia y la Guerra Civil espanyola (1936-1939). Barcelone, Península. Pages 354 et suivantes.
[xxii] La Vanguardia, 15/12/1938 Une page entière (4) consacrée au sujet.
[xxiii] GINARD FÉRON, David. « Le Commissariat général des cultes dans la zone républicaine en guerre (1938-1939) ». HISPANIA NOVA, 23 (2024) pp. 217 à 238 https://e-revistas.uc3m.es/index.php/HISPNOV/article/view/8350/6953
[xxiv] Il dira : « C’est en ces moments où les étrangers envahissent la terre catalane qu’il faut mettre en avant l’esprit de glorieuse résistance de la Catalogne d’autrefois » (La Humanitat, 27.12.1938).
[xxv] BATALLA i GALIMANY, Ramon (2010). Jaume Miravitlles i Navarra. Intel·lectual, revolucionari i home de govern. Els anys joves, 1906-1939. Thèse de doctorat dirigée par le Dr Pere Gabriel i Sirent. Université autonome de Barcelone, juin 2010. Page 585.
[xxvi] https://www.historiaesmemoria.com/que-paso-en-el-coll-de-lli/
[xxvii] Alors que le 26, les bombardements se concentrent sur Montjuïc, le 27, ils touchent la montagne, mais aussi le Pueblo Seco et le quartier gothique, faisant 4 victimes mortelles dans la rue Argentería (ALBERTÍ (2004) : 320).
[xxviii] Le 4 octobre 1938.
[xxix] La Humanitat, Barcelone, 3.1.1939.