4.7.- EN FRANCE
| Cette dernière partie de l’histoire du tournage de Sierra de Teruel comporte moins de références personnelles et bibliographiques que les précédentes. On essaiera autant que possible de suivre les pas d’André Malraux, Max Aub et d’autres protagonistes de ce récit, mais on devra également recourir à la conjecture, à la présomption que certains faits se sont déroulés à la lumière d’autres pour lesquels on possède une base documentaire. |
4.7.1. Premiers jours à Paris.
Max Aub ha llegado a París ya en la segunda semana de febrero, después de un viaje muy accidentado. Tras haber salido de Barcelona en la madrugada del 25 de enero, víspera de la entrada de las fuerzas rebeldes en la ciudad, todo el equipo se dirigió a la frontera francesa donde, como se ha visto, una oleada de gente estaba esperando la autorización francesa para pasar al exilio. Unos 200.000 soldados y muchos civiles —mujeres, niños y ancianos entre ellos—, se agolpaban en todos los pasos fronterizos, ateridos de frío, de hambre, de cansancio, de ausencia de perspectiva de futuro. Un total de unos 450.000 fugitivos pasaron la línea en quince días. No sabían que les esperaba, pero quién pudo leer L’Independant[i] vio que, en un solo día, habían atravesado por uno de los menos frecuentados pasos, Prats-de-Molló: 121 carabineros, 255 guardias de asalto, 121 oficiales, 98 milicianos, 81 brigadistas, 234 civiles, 3 profesores, 4 médicos y 1 judío, además de numerosas cabezas de ganado. Toda una premonición. Por su parte, el grupo de Malraux fue hasta Figueras, donde pudieron asistir a la última sesión de las Cortes republicanas el 1 de febrero. Leamos como se lo cuenta Max Aub a su esposa, que le esperaba ansiosamente en París.
— Peua, tu m’as tellement manqué. Les filles vont bien ?
— Oui, bien sûr. Dans des maisons différentes mais bien accueillies. Elena est avec une famille modeste qui l’adore, je crois qu’ils sont d’origine italienne[ii]. Dès que nous le pourrons, nous irons les voir. Pourquoi as-tu mis tant de temps ?
— Et toi ? Ce n’est pas le boulevard Souchet, ni même la rue Pelleport.
— Pour l’instant, c’est tout ce que nous pouvons nous permettre, et encore. Je couds pour quelques maisons, des amis m’aident sporadiquement… J’avais tellement besoin que tu reviennes.
— Si je te racontais… — Et, après avoir pris une douche et dévoré deux œufs au plat, il se dispose à le faire.
— Dans le camion, il y avait le matériel, les caméras ; dans trois autres voitures, les acteurs, les techniciens. Nous sommes arrivés à Figueras avec l’intention de continuer à travailler. Le trépied de la caméra avait été oublié. Nous avons voulu revenir, mais Barcelone était déjà aux mains des fascistes. Les menuisiers se sont mis à en fabriquer un[iii]. Tu ne peux pas imaginer ces jours : avancer lentement avec les voitures et le camion avec la maquette de l’avion, que tout le monde regardait avec méfiance. Occuper le plateau d’un véhicule pour une bêtise pareille, pendant que les gens fuyaient à pied, en charrettes, dans des voitures qui bloquaient les routes. Et en plus, être bombardés par les Italiens. Dantesque !

Ah ! Mais le pire, c’est que le camion n’a pas pu passer. Ils venaient d’ouvrir la frontière aux soldats qu’ils obligeaient à laisser tout leur armement, fusils, canons, même les chars, entre les mains des gendarmes français. Nous ne pouvions pas le laisser là pour qu’ils le réquisitionnent, nous pensions en avoir besoin pour tourner quelques plans à Joinville où je l’ai déposé avant de rentrer à la maison. J’ai passé quelques jours à Perpignan jusqu’à ce que j’obtienne un permis des autorités françaises. Ensuite, avec un chauffeur français, je suis retourné en Espagne et j’ai récupéré le camion avec le monstre. Après avoir passé la frontière par Cerbère, entre les papiers et mille formalités, nous sommes venus à Paris.
Il embrasse Peua, la regarde, elle est plus mince. Les problèmes ne font que commencer. Les papiers.
— Mon passeport va expirer dans quelques semaines, j’ai obtenu le visa à Barcelone quelques jours avant de sortir. La première chose que je dois faire est d’assurer notre situation ici. À Joinville, ils m’ont dit qu’ils sont très stricts sur les permis de résidence, et encore plus à Paris. Mais si je veux continuer à avoir un minimum de soutien, c’est ici que nous devons rester. J’ai des amis ici, il y a Malraux et le film — Peua fait un geste d’agacement, ce maudit film ! —. Dès que j’aurai un peu récupéré, je me mettrai en route. Demain même, je commence à embêter les amis. Qui sait où sera Malraux, chez lui rue du Bac, avec Clara, ou dans un hôtel avec Josette (il pense mais ne dit pas : « peut-être que Suzanne le saura »[iv]). Et lundi, j’irai à l’ambassade pour voir ce que je peux obtenir… S’ils sont encore là. Pascua sera sûrement débordé, mais je dois essayer. J’ai tenté un moment à Perpignan, avec Bernal[v], mais à peine l’ai-je vu que j’ai compris que je n’obtiendrais rien. Il est malade et le consulat est débordé. Tu ne peux pas imaginer la situation dans le Sud.
Mais un passeport espagnol ne suffira pas, étant donné qu’un permis de résidence, de durée limitée et avec certaines restrictions, est désormais exigé. Déjà en avril, grâce à ses amis André Chamson et Léo Lagrange[vi], il réussira à s’entretenir avec le ministre de l’Intérieur français, Albert Sarraut, qui le renverra à un subalterne. Celui-ci, lassé des Espagnols en quête de documents, se contentera de lui donner une autorisation de séjour dans la région de la Seine le temps de l’enquête sur son profil politique.
Pour l’instant, sa priorité, outre les documents, est la survie. Il a besoin d’un revenu, aussi modeste soit-il, pour Peua et pour lui. Son projet d’éditer les œuvres d’Azaña, pour lequel il a demandé la permission par lettre, ne peut passer que par Gallimard, c’est-à-dire par Malraux. Quelques jours plus tard, il se rendra à Joinville-le-Pont, où il a laissé le demi-avion et où il espère retrouver son ami.
Malraux, en arrivant à Paris, s’est immédiatement mis au travail pour terminer le film. Denise et Roland Tual, avec les bobines qu’ils avaient, plus celles qu’ils ont ramenées d’Espagne, avaient déjà commencé à envisager des possibilités de montage. Avec l’arrivée d’André et du monteur qu’il a engagé, George Grace[vii], ancien compagnon de Suzanne Chantal, l’amie intime de Josette, des journées frénétiques commencent, bien que décourageantes en raison du peu de matériel disponible, parfois surmontées par l’enthousiasme en voyant sur la table de montage des séquences

qu’ils jugent magistrales. De plus, George apporte des détails (l’envol des colombes après la mort de Carral, par exemple) trouvés dans la cinémathèque Pathé dont il avait été le fondateur[viii] .
— Ils sont sortis déjeuner — lui dit un concierge à Aub, lui donnant des indications sur l’endroit où ils se trouvent.
La Pomme d’Api, en bordure de la Marne, est un endroit accueillant et tranquille, à une dizaine de minutes des studios. Bien que Malraux et Josette, les Tual et George, soient déjà en train de prendre le café, on sert à Max une entrecôte qui lui paraît divine. Suzanne n’est pas venue aujourd’hui.
— Nous avons un peu plus de la moitié de ce qui est nécessaire[ix] — lui confie un André accablé. Nous avons perdu quelques bobines en chemin. Mais nous devons nous débrouiller. Et penser à tourner ici une partie de ce qui manque. Sais-tu où sont les acteurs[x] ?
— Aucune idée. De qui aurais-tu besoin ? — Certainement Mejuto pour les plans qui sont restés en suspens de l’intérieur de l’avion. Et peut-être ce jeune homme… Serafín[xi]. Je ne sais pas si la séquence du dortoir de l’escadrille pourra s’intégrer avec ce que nous avons.
Grace intervient :
— Nous allons tenter un premier montage. Cela va nous prendre quelques jours. Heureusement que vous avez réussi à ramener l’avion finalement, enfin : la maquette.
— As-tu besoin de quelque chose, Max ? Tes papiers sont-ils en règle ? Si nous pouvons faire quelque chose. Tu sais que le 14 dernier, un décret spécifique a été promulgué pour le contrôle des Espagnols[xii].
— Oui, et je fais l’impossible. J’attends une lettre d’Azaña qui m’approuve pour éditer ses œuvres complètes. Quand je l’aurai, je te demanderai d’aller chez Gallimard pour en parler sérieusement. D’autres amis m’aident déjà pour les papiers.
— On dit que la France va reconnaître le gouvernement de Franco[xiii]. C’est la fin.
— Mais le message doit rester. Il doit y avoir un témoignage de la solidarité, de l’héroïsme. Le film est plus nécessaire que jamais, même s’il n’y a plus d’espoir — dit Aub, à qui le repas a donné un nouveau souffle.
Malraux, prenant Josette par le bras, lui indique :
— Si tu veux me contacter, viens ici. Ne passe surtout pas par la rue du Bac. Clara est impossible, le téléphone ne cesse de sonner. De plus, tous les amis m’ont recommandé de ne pas attirer l’attention — il regarde Josette du coin de l’œil. Ce n’est pas le moment d’entrer dans des disputes[xiv].
La conversation se poursuit, mêlant les souvenirs des derniers jours à Barcelone et les initiatives d’avenir, le futur proche que l’on entrevoit dans une Europe sur le point d’entrer en guerre. Aub prend congé d’eux avec quelques centaines de francs en poche que lui a donnés Tual. Peua se réjouira qu’il ait renoué avec les gens du film si cela signifie un soutien pour leur situation précaire.
Fin du mois[xv], la France reconnaîtra le gouvernement de Franco. Il ne reste que quelques jours avant la fin de la guerre en Espagne.
Aub monte en haletant les escaliers de sa mansarde. Il entre avec une enveloppe à la main et embrasse Peua.
— C’est arrivé ! Une lettre de Rivas-Chérif, son beau-frère, m’autorisant à éditer les œuvres du président. C’est pour ça que ça a pris plus de temps que prévu. Il est parti pour la Haute-Savoie. Je crois qu’il fait bien de s’éloigner des disputes, des égoïsmes et des querelles de personnes entre exilés. Il a démissionné, n’est-ce pas ? Eh bien voilà. En plus, être proche de la Suisse peut lui permettre de s’y réfugier si les choses empirent, comme cela semble être le cas.
Peu après, il apprendra la coïncidence, car la lettre est datée du même jour que la démission du président, proclamée, comme il l’avait promis, en apprenant que la France reconnaissait le gouvernement de Franco[xvi].
À la mi-mars, Grace aura réussi à monter quelques groupes de séquences. Ils les regardent et les regardent plusieurs fois. Il manque des raccords partout ; certaines séquences non encore tournées ne pourront plus l’être, comme toutes celles qui impliquent du matériel de guerre. Les séquences XVI à XXIII[xvii], qui se déroulent au poste de commandement de Jiménez, qui tente de briser le siège de Linás, ne pourront pas non plus être tournées. Il est impensable que la France, en ce moment, autorise l’utilisation d’explosifs, de chars et de cavalerie pour un film de soutien à une République qu’elle vient elle-même d’enterrer.
La recherche d’une bande sonore n’incite pas plus à l’optimisme. Après avoir pensé à la Marche funèbre de Chopin et à la Marche lugubre de Gossec, dont on n’a pas pu trouver de partition, un rendez-vous a été organisé avec Darius Milhaud, à la suggestion de l’épouse du directeur des studios, Denise Tual. Ils se sont réunis chez le compositeur, boulevard Clichy, accueillis par lui et son épouse Madeleine. Au début, la réticence a régné. Malraux n’a pas caché la situation précaire du film, mais a souligné que la séquence finale ne devait être couverte que par la musique, sans les sons guerriers ou poétiques des autres séquences. Il conclut par : « ici, ni texte ni bruits… La musique s’installera pour inonder la fin du film… De pleurs et de sanglots »[xviii].
Finalement, Milhaud a accepté de voir la séquence suggérée que Grace lui fournira. Le résultat sera une nouvelle composition à cet effet, d’une durée de près d’un quart d’heure[xix] : Cortège funèbre.
En présence de Malraux, Page, Tual, le monteur Grace et sporadiquement Aub, le puzzle des plans et séquences tournés dans des circonstances précaires, avec des lumières pas toujours adéquates et même des bobines de film de caractéristiques différentes, continue d’être monté.
— Bon, — déclare un Malraux abattu —. Au moins, que celles que nous avons aient suffisamment de sens. Les chapitres avec l’escadrille sont assez complets, il nous manque peut-être d’étoffer les discussions dans leur dortoir. D’autre part, nous avons la descente, celle-là est bonne et avec la musique que Milhaud est en train de composer, elle sera parfaite. Grace, vous avez eu une bonne idée de lui donner la dernière séquence déjà montée. Si nous trouvions Mejuto, nous pourrions faire quelques plans additionnels à l’intérieur de l’avion que nous avons en sécurité grâce à Max, et refaire celle du dortoir de l’escadrille, qui était courte.
Max, d’un geste, minimise la valeur d’avoir fait marche arrière jusqu’à l’Espagne franquiste, après avoir déjà passé la frontière. Oui, l’avion est à Joinville grâce à lui. Il peut continuer à être utile.
— Comme maintenant, à cause de mes maudits papiers, je vois beaucoup d’organismes d’aide, je vais leur demander pour Mejuto. Il était affecté à l’état-major du Regroupement Autonome de l’Ebro, au sein du XVIIIe Corps d’Armée. Il était capitaine, d’après ce qu’il m’a dit[xx]. Si je sais quelque chose, je vous le dirai.
L’écrivain va se faire entendre. Lors d’une rencontre avec son ami, l’écrivain André Chamson, pour lui demander un accès au ministre de l’Intérieur Albert Sarraut[xxi], ils commenteront le bon travail que font les quakers[xxii] dans les camps du Sud. S’il s’y trouve, ils peuvent le retrouver.
Et ce sera le cas[xxiii]. Ils le localisent, obtiennent une lettre de soutien de Pablo Neruda à Severino Andrés Mejuto Carvallo et le font sortir du camp. Après quelques jours à Toulouse, ils lui fourniront également un permis de résidence temporaire à Paris. Là, il retrouvera Malraux et Aub :
— Tu es un fantôme ! Comme je t’ai cherché ! Et je t’ai cherché pour deux raisons : d’abord parce que tu es mon ami et que je voulais savoir ce qui t’arrivait, et ensuite parce que j’ai besoin de toi, car le film n’est pas terminé[xxiv].
— Eh bien, à vos ordres — dit-il avec un sourire et un semblant de salut militaire. — Mais sachez que dès que je le peux, je m’en vais d’ici. Les quakers n’ont pas de bateaux, mais je m’arrangerai[xxv].
— Eh bien, je vous attends lundi à Joinville. Et nous ferons un banquet à La Pomme d’Api en votre honneur.
— Je suis partant ! — conclut Max Aub.
NOTES:
[i] L’Independant, 1.2.1939. Página 3
[ii] Déclarations d’Elena Aub à Gérard Malgat. MALGAT (2007) : 85
[iii] Texte intégral de Max Aub dans le Prologue de : MALRAUX, André (1968) Sierra de Teruel. México, Ed. Era. Page 9. Il poursuit le récit bien qu’avec quelques divergences qui seront analysées dans une entrée séparée. Reste à savoir quels acteurs sont passés avec eux, étant donné que ni Santpere, ni Julio Peña, et probablement Lado et Telmo, ne sont répertoriés comme étant passés. Il resterait à analyser Mejuto (qui est passé dans un camp d’internement avec l’armée), Nicolás Rodríguez et Serafín Ferro, qui sont partis en exil mais sans que l’on connaisse la voie. Cela pourrait éclairer les séquences qui ont finalement été filmées en France.
[iv] Il devait connaître l’adresse où vivait Suzanne pour lui avoir écrit quelques lettres.
[v] VIÑAS, Ángel (dir.) (2010) Al servicio de la República. Diplomáticos y guerra civil. Madrid, Marcial Pons. Page 372
[vi] MALGAT (2007) : 83
[vii] Je n’ai trouvé qu’une seule erreur dans un livre, indiquant la compositrice Marguerite Monot (1903-1961) comme monteuse : GALANTE (1973) : 133. Aucune autre piste ne nous mène à elle.
[viii] CHANTAL, (1976) : 123.
[ix] CATE (1994) : 335.
[x] Voir note III.
[xi] Serafín F. Ferro est parti en exil, mais il n’y a aucune preuve qu’il ait rejoint l’équipe de tournage. Voir : el-deseo-truncado-serafin
[xii] DREYFUS-ARMAND, Geneviève (1999) L’exil des républicains espagnols en France. Paris, Albin Michel. Page 60. Il spécifiait que ne seraient pas internés dans les camps ceux qui pourraient certifier avoir un parent ou un contact en France qui assumerait la responsabilité pour eux, s’engageant à ne solliciter aucune aide de l’État.
[xiii] Il le ferait le 27 février.
[xiv] TODD, Olivier (2002) : 304. Ses amis comme Drieu de la Rochelle, Gide ou Paulhan le lui recommandent.
[xv] Ce soir, 28.2.1939. Page 1. Les Communes anglaises ont fait de même. Il ajoute : que les médias « nationalistes » espagnols déclarent que Franco rejoindra l’axe Berlin, Rome, Tokyo, Budapest.
[xvi] JULIÁ, Santos (2018) Vida y tiempo de Manuel Azaña (1880-1940). Barcelona, Taurus. Page 452.
[xvii] Sauf la XX consacrée au passage de frontière de José et Pío, avec la demande d’information dans un café, où le propriétaire assassinera le second.
[xviii] TUAL, Denise (1980). Le temps dévoré. Paris, Fayard. Page 154.
[xx] Serafín F. Ferro est parti en exil, mais il n’y a aucune preuve qu’il ait rejoint l’équipe de tournage. Voir : el-deseo-truncado-serafin
[xxi] MALGAT (2007) : 83
[xxii] https://revistaseug.ugr.es/index.php/dynamis/article/view/15657/13575
[xxiii] Archivos de la Filmoteca n° 3 : 286.
[xxiv] Citation textuelle dans la référence précédente.
[xxv] Mejuto est parti en exil sur le vapeur Massilia, arrivant en Argentine le 5 novembre 1939 : mi-visa-por-un-caballo
4.7.2.
